NETTALI.COM - Du 21 au 31 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye reçoit les forces vives de la Nation à la place de la traditionnelle Journée nationale du dialogue. Une partie de l’opposition, dont le FDR et l’APR, a refusé d’y prendre part. Mais derrière la bataille sur le format, une critique plus dure se fait entendre : ce dialogue ne pourrait pas régler la vraie crise, celle qui oppose le président à son Premier ministre.

Le climat politique est à nouveau sous tension. À quelques jours du 28 mai, date de la Journée nationale du dialogue instituée en 2016, le chef de l’État a changé la formule. Officiellement, la coïncidence avec les fêtes de la Pentecôte et de la Tabaski a conduit le président à choisir des audiences individuelles plutôt que les grandes assises publiques habituelles. La décision n’a pas fait l’unanimité. Une partie de l’opposition est montée au créneau.

Le refus de l’opposition

Le Front pour la Défense de la Démocratie et de la République (FDR) a ouvert le bal. Dans un communiqué cinglant, il a annoncé son refus de s’associer à la démarche. Le Front pointe deux problèmes : le manque de transparence et le déficit d’inclusivité. Il déplore que ni l’ordre du jour ni les modalités des échanges n’aient été clairement communiqués aux acteurs. Face à ce qu’il qualifie de “flou” et d’”incertitudes” sur les véritables objectifs, le FDR tranche : il ne se sent pas concerné.

L’Alliance pour la République (APR) tient le même discours. L’ancien parti au pouvoir dénonce une rupture avec la “tradition de dialogue républicain, transparent et inclusif” établie ces dernières années. Pour l’APR, passer d’échanges publics et collectifs à des audiences fermées ressemble à une manoeuvre. Le parti de Macky Sall s’interroge sur les critères de sélection des invités, le moment choisi et la finalité réelle de l’opération. Il juge ces consultations “très largement en deçà” du cadre républicain établi, et a annoncé qu’il n’enverrait aucun mandataire.

La Présidence tente de se justifier

Face à la fronde, la Présidence a publié un dossier de presse pour expliquer sa démarche. La diffusion tardive du document n’a pas suffi à dissiper les doutes. Elle livre néanmoins une argumentation construite, qu’il convient de rapporter avec précision.

Les services de communication présentent les audiences comme une adaptation, pas un changement de doctrine. La formule “le format change, mais la doctrine demeure” résume la position du Palais. Le document insiste : le chef de l’État reste profondément attaché au dialogue, qu’il considère comme un pilier de sa gouvernance. À l’appui, le dossier reprend une déclaration faite par le président lors de la Journée nationale du dialogue du 28 mai 2024 : “La vertu préventive du dialogue en temps de paix éloigne le spectre des tensions et favorise les dynamiques consensuelles.” La Présidence inscrit ainsi la séquence actuelle dans la continuité d’une méthode, et non dans un repli.

Le choix du format resserré est expliqué comme une réponse pragmatique à une contrainte de calendrier. La Journée du 28 mai 2026 coïncide cette année avec la Tabaski, marquée pour les compatriotes par “des obligations spirituelles et familiales particulièrement exigeantes”. Soucieux, selon le communiqué signé par le ministre secrétaire général de la Présidence Oumar Samba Ba, “du respect de la célébration dans les meilleures conditions de cette fête majeure de l’agenda national”, le chef de l’État a choisi, “à titre exceptionnel”, d’y substituer une démarche de consultation directe et plus resserrée. L’argument vaut ce qu’il vaut, mais il est cohérent : convoquer les grandes forces vives à quelques jours de la fête aurait été perçu comme une bousculade institutionnelle.

Le dossier détaille ensuite la logique du séquençage. Une première phase, du 21 au 24 mai, est réservée aux anciens Premiers ministres, anciens ministres des Finances et anciens ministres de l’Intérieur, pour profiter de leur expérience de l’État. Une seconde phase s’ouvrira ensuite à d’autres personnalités, notabilités et représentants des for-ces vives. L’objectif affiché : recueillir des analyses sur la situation économique, sociale, sécuritaire et politique du pays pour dégager des “consensus durables”. Loin de l’audience protocolaire, ces rencontres sont présentées comme un travail de fond sur les défis stratégiques du moment.

Au-delà de la pédagogie sur le format, la Présidence place sa démarche sous le sceau de ce qu’elle nomme “l’humilité républicaine”. L’expression revient à plusieurs reprises dans le dossier. Le chef de l’État entend marquer une rupture avec une certaine arrogance du pouvoir : reconnaître l’expérience des devanciers comme un bien commun, écouter avant de décider, accepter que la République ne commence pas avec son magistère. “Le Sénégal a commencé avant nous et continuera après nous”, cite le dossier, reprenant un entretien accordé par le président le 2 mai 2026. La formule veut signifier que la consultation des anciens n’est ni concession ni manoeuvre, mais devoir républicain.

Dans l’entourage présidentiel, on insiste sur un dernier argument : le dialogue serait, pour Diomaye Faye, un instrument de prévention plutôt qu’un instrument de sortie de crise. Dialoguer en temps de paix, c’est désamorcer les tensions avant qu’el-les n’éclatent. Ne pas dialoguer, à l’inverse, serait s’exposer aux fractures que le pays a connues au cours des trois années de troubles socio-politiques qui ont précédé l’alternance. Les proches du chef de l’État reprochent ainsi à l’opposition de se draper dans une exigence formelle pour fuir, en réalité, une responsabilité de fond.

Malgré ces arguments, le fossé reste profond. Pour l’opposition, ces explications arrivent trop tard et passent à côté de l’essentiel : l’inclusivité. En privilégiant des audiences fermées, le pouvoir s’expose, soutiennent ses contradicteurs, à des accusations de manipulation, là où il prétend rassembler. Le débat sur le format risque toutefois d’occulter une question plus profonde, qui circule désormais bien au-delà des communiqués officiels.

Une critique qui va plus loin que le format

Au-delà des griefs publics du FDR et de l’APR, une analyse beaucoup plus dérangeante circule dans les milieux politiques sollicités cette semaine. Elle ne porte plus sur la transparence ou l’inclusivité, mais sur l’utilité même de l’exercice.

Le dialogue avec le président n’a pas de pertinence dans le cadre actuel”, une personnalité politique de premier plan, sollicitée cette semaine. “La crise actuelle procède du fait que le président a le pouvoir constitutionnel, alors que le Premier ministre garde l’essentiel du pouvoir politique, puisqu’il contrôle la majorité à l’Assemblée nationale.

Le constat est simple. Bassirou Diomaye Faye a été élu président le 24 mars 2024 au suffrage universel. Mais c’est Ousmane Sonko, son Premier ministre et patron de Pastef, qui tient la majorité absolue à l’Assemblée et qui reste, pour les militants, le vrai chef du projet “jubjubal- jubanti”. Senghor, Diouf, Wade, Macky Sall : aucun de ses prédécesseurs n’avait connu cette situation. Tous étaient à la fois président et patron de leur parti. Diomaye Faye est le premier à devoir composer avec un chef de gouvernement plus puissant que lui dans son propre camp.

C’est cette asymétrie qui rend, selon cette source, le dialogue présidentiel impuissant à régler la crise. Le raisonnement tient en deux branches.

Première option : le président s’aligne sur la ligne de son Premier ministre. “Il se soumet à l’autorité d’Ousmane Sonko, et donc reste un président sans consistance”, résume une voix d’expérience consultée par notre rédaction. L’exécutif tient debout, mais le chef de l’État devient une simple chambre d’enregistrement, le vrai pouvoir étant à la Primature.

Seconde option : le président limoge son Premier ministre. “Il le limoge, met en place un nouveau gouvernement qui sera renversé par motion de censure”, poursuit la même source. “Dans ce cas, il faudra organiser des élections législatives en espérant la majorité.” Le pari est risqué. Les dernières législatives ont donné une large majorité à Pastef, et rien ne dit que les rapports de forces ont changé. “Dans tous les cas, le débat est ailleurs”, tranche un acteur historique de la vie politique. “Et la crise ne saurait se régler comme cela, en discussions entre quatre murs.

Un dialogue qui ne refonde pas un exécutif

Cette lecture, qu’on l’accepte ou non, met en lumière les limites de l’exercice engagé par la Présidence. Un dialogue national peut rassembler, apaiser, dégager des diagnostics partagés sur les grands dossiers du pays : finances publiques, justice, sécurité au Sahel, décentralisation. Il peut faire du bien à un climat politique tendu. Mais il ne peut pas refonder un exécutif. Il ne peut pas trancher une rivalité entre celui qui tient la Constitution et celui qui tient le parti. C’est sans doute là le vrai défi qui attend Bassirou Diomaye Faye : non pas dialoguer pour dialoguer, mais dire publiquement où il en est, et choisir.