CONTRIBUTION - La question du financement national de Yakaar-Teranga mérite mieux qu’un réflexe de scepticisme. Elle mérite un vrai débat de souveraineté. Car derrière ce projet gazier, il ne s’agit pas seulement de savoir s’il y a du gaz. Il s’agit de savoir au profit de qui ce gaz sera exploité, selon quelle logique, et pour servir quelle ambition nationale.

D’abord, certains affirment que si Yakaar-Teranga était vraiment rentable, les investisseurs étrangers ne l’auraient jamais laissé aux Sénégalais. En apparence, l’argument semble fort. En réalité, il confond deux choses différentes, la rentabilité privée d’un investisseur étranger et l’intérêt stratégique d’une nation. Un projet peut être jugé insuffisamment attractif par des groupes qui recherchent des profits rapides, élevés, sécurisés et souvent tournés vers l’exportation.

Pourtant, ce même projet peut rester hautement utile et rentable pour un pays qui cherche avant tout à garantir son indépendance énergétique, à stabiliser son coût de l’électricité et à soutenir son industrialisation. Ainsi, ce que certains présentent comme une preuve de non-rentabilité peut aussi être interprété comme le signe d’un désaccord sur les finalités mêmes du projet.

Ensuite, il faut comprendre que les grandes compagnies n’investissent pas seulement en fonction de l’existence d’une ressource. Elles investissent aussi selon leurs propres critères, leurs calendriers, leurs priorités géopolitiques et leurs exigences de rentabilité. Autrement dit, le retrait ou l’hésitation d’un investisseur ne signifie pas automatiquement que le projet est mauvais. Cela peut signifier que le projet ne correspond pas assez à ses intérêts à lui. C’est précisément là que surgit la question politique. Ce qui n’est pas assez rentable pour une multinationale peut être décisif pour un peuple.

Par ailleurs, le Sénégal dispose d’un atout que beaucoup d’analyses économiques classiques sous-estiment, sa capacité propre de mobilisation collective. Notre histoire l’a prouvé à plusieurs reprises. Dans ce pays, des centaines de milliards ont été mobilisés pour construire des mosquées. Dans ce pays, un guide religieux a pu exiger de ses disciples un milliard de francs CFA en une semaine, et ceux-ci se sont exécutés. Dans ce pays aussi, l’autorité morale a déjà influencé des comportements politiques majeurs. Ces faits ne relèvent ni du mythe ni de l’exagération. Ils révèlent une donnée psycho sociale profonde.

Au Sénégal, quand la confiance est là, la mobilisation suit. De plus, cette réalité doit être pensée non comme une curiosité culturelle, mais comme une ressource politique et économique endogène. Notre société ne fonctionne pas seulement par les mécanismes abstraits du marché. Elle fonctionne aussi par la confiance, la loyauté, la crédibilité morale et le sentiment de participer à une œuvre collective. Dès lors, la vraie question n’est pas seulement de savoir combien il faut mobiliser. La vraie question est de savoir comment transformer une conviction nationale en dynamique d’investissement patriotique.

En effet, si un marabout a pu obtenir de ses talibés des sacrifices immenses pour des œuvres spirituelles, si des consignes politiques portées par une autorité reconnue ont déjà produit des effets électoraux massifs, alors il n’est pas absurde de penser qu’un projet incarné par une parole jugée honnête, patriotique et incorruptible puisse produire, lui aussi, une mobilisation économique d’ampleur. Cette hypothèse n’a rien de naïf. Elle repose sur des expériences déjà vues et vécues dans notre propre société. Cependant, il faut rester lucide. Il ne s’agit pas de dire que le peuple financera seul un projet offshore complexe. Il s’agit de dire qu’un partenariat inédit entre pouvoirs publics, citoyens patriotes, diaspora, hommes d’affaires et autorités morales pourrait donner au Sénégal une capacité de participation suffisante pour peser sur le destin de sa propre ressource. Là se trouve le cœur du sujet. Non pas remplacer entièrement les mécanismes classiques de financement, mais introduire dans l’équation notre propre intelligence sociale, notre propre culture de la confiance et notre propre volonté de souveraineté.

Enfin, c’est peut-être cela que beaucoup ne voient pas encore. Le débat sur Yakaar-Teranga n’oppose pas simplement les rêveurs aux réalistes. Il oppose deux visions de l’économie. La première pense qu’un projet n’existe que s’il séduit immédiatement le capital étranger. La seconde soutient qu’un peuple conscient de ses intérêts peut inventer ses propres voies de mobilisation pour sécuriser son avenir. C’est cette seconde voie qu’il nous faut aujourd’hui penser, assumer et populariser. Dans cette perspective, il devient nécessaire d’adresser un appel clair aux coalitions politiques, aux forces citoyennes organisées et aux relais d’opinion.

Il ne s’agit pas de rejoindre un homme en tant que personne ou leader partisan. Il s’agit de rejoindre un porteur possible d’un projet collectif de souveraineté énergétique. Si l’horizon fixé pour une décision structurante se situe autour de 2029, alors le temps de la réflexion nationale, de la pédagogie économique et de la mobilisation responsable doit commencer dès maintenant. Car au-delà des clivages politiques habituels, certaines causes méritent un dépassement citoyen. La question n’est plus seulement qui gouverne.

La question devient comment nous sécurisons ensemble l’avenir énergétique et économique du Sénégal. Participer au débat, relayer les idées, interpeller les responsables et encourager une dynamique nationale constituent déjà des actes concrets. La souveraineté commence aussi par une conscience collective en mouvement. »