CONTRIBUTION - Il y a des chiffres qui claquent comme des victoires et d’autres qui résonnent comme des silences. Ces derniers jours, le Sénégal a entendu parler de milliards : des milliards pour récompenser des exploits sportifs, des milliards pour des indemnités administratives, des milliards pour l’achat de véhicules 4x4 flambant neufs destinés aux nouveaux députés, des milliards supplémentaires pour les fonds spéciaux et le fonctionnement des plus hautes institutions de l’État.
Pendant ce temps, dans les campus, dans les chambres exiguës louées à crédit, dans les amphithéâtres surpeuplés, des milliers d’étudiants attendent encore le rappel de leurs bourses.
Cette attente n’est pas abstraite. Elle a un visage. Celui de l’étudiant qui hésite entre acheter un livre ou payer son transport. Celui de la jeune fille qui saute des repas pour pouvoir rester à l’université. Celui du jeune en fin de cycle qui se demande, déjà, si le pays qu’il sert encore, croit vraiment en lui.
Ce contraste n’est pas seulement une incohérence budgétaire. Il révèle une contradiction profonde de l’action publique. Car aucun pays ne peut se dire sincèrement souverain sans un investissement massif dans sa jeunesse, et plus encore dans ses universités qui devraient être les véritables temples du savoir, de la recherche et de l’innovation.
La souveraineté ne se proclame pas à coups de slogans. Elle se construit dans les salles de cours, les laboratoires, les bibliothèques et les centres de formation.
Aujourd’hui pourtant, les étudiants paient aussi le prix d’une autre faute : une communication publique hasardeuse autour d’une soi-disant “dette cachée”, brandie sans pédagogie, sans méthode et sans stratégie de réassurance. Cette narration anxiogène a profondément ébranlé la confiance des acteurs économiques, ralenti l’investissement, tendu la trésorerie publique et contribué à plomber l’économie nationale. Pour compenser, la réponse a été presque mécanique : augmentation des impôts, des taxes et des prélèvements dans presque tous les secteurs.
Et comme souvent, ce sont les plus vulnérables qui encaissent le choc. Les étudiants, déjà fragiles, se retrouvent en bout de chaîne, sacrifiés sur l’autel d’une crise de confiance mal gérée. L’éducation n’a pourtant jamais été une dépense ordinaire. Elle est le socle invisible de toutes les grandes transformations. L’histoire mondiale l’a montré sans ambiguïté. La Corée du Sud, ruinée au sortir de la guerre, n’a pas misé sur le prestige institutionnel ni sur des dépenses de confort politique. Elle a investi dans ses écoles, ses universités et sa formation technique. En deux générations, elle est devenue une puissance industrielle et technologique.
Singapour, sans ressources naturelles, a bâti sa prospérité sur le capital humain, la rigueur éducative et l’excellence administrative. Plus près de nous, le Rwanda, après l’une des plus grandes tragédies humaines du XXᵉ siècle, a fait le choix stratégique du savoir et du numérique pour se relever.
À l’inverse, les pays qui ont négligé leur jeunesse ont tous suivi la même pente : stagnation économique, dépendance chronique, fuite des cerveaux et instabilité sociale. On ne bâtit pas une nation durable en affaiblissant ceux qui doivent la porter demain.
Au Sénégal, la suppression ou le retard des rappels de bourses n’est donc pas un simple ajustement technique. C’est un signal politique lourd. Un message envoyé à toute une génération : son avenir peut attendre, le temps que l’État corrige ses propres erreurs de pilotage et de communication.
Fragiliser le parcours universitaire, c’est affaiblir le capital humain. Installer la précarité dans les campus, c’est nourrir la frustration, l’exil forcé et parfois la rupture avec l’État. Et lorsque certains bénéficient de privilèges visibles pendant que les étudiants luttent pour survivre, la confiance collective se fissure dangereusement. La jeunesse sénégalaise n’est pourtant ni un décor ni une variable d’ajustement budgétaire. Elle est le moteur même de la transformation nationale. Les jeunes ne sont pas seulement des supporters lors des victoires sportives ou des figurants des discours officiels. Ils sont les ingénieurs des infrastructures futures, les médecins de nos hôpitaux, les enseignants de demain, les chercheurs et entrepreneurs de notre souveraineté économique.
Certains pays africains ont compris cette urgence. Le Ghana a instauré la gratuité de l’enseignement secondaire, malgré des contraintes financières sévères.
L’Éthiopie a investi massivement dans ses universités et ses centres de formation, posant ainsi les bases d’une industrialisation réelle. Ces choix n’étaient pas faciles, mais ils étaient stratégiques.
Replacer l’éducation au sommet des priorités nationales suppose aujourd’hui des décisions courageuses. Cela signifie garantir des bourses régulières, équitables et transparentes. Cela implique de renforcer la formation, la recherche et l’innovation. Cela exige enfin une gestion rigoureuse et responsable de la parole publique, car une économie peut être fragilisée autant par une mauvaise communication que par de mauvaises décisions.
Enfin, la violence exercée de manière récurrente contre les étudiants par les forces de l’ordre ne saurait constituer une réponse durable à une crise sociale et universitaire profonde. Réprimer une jeunesse en détresse ne remplace ni une politique éducative cohérente ni une gouvernance responsable. Ces violences laissent des séquelles psychologiques et parfois physiques lourdes, qui compromettent durablement le parcours académique, la confiance en soi et l’avenir professionnel des étudiants.
Un État qui blesse sa jeunesse affaiblit son propre avenir. L’ordre public ne peut être préservé au prix de la dignité humaine, encore moins dans les temples du savoir que sont les universités. Le Sénégal est aujourd’hui face à un choix clair : Voulons-nous un pays qui brille à travers des slogans sans fondement solides, ou un pays qui rayonne durablement grâce aux générations qu’il aura su former, protéger et élever ?
Dakar le 9 Février 2026






