NETTALI.COM - 20 mois d’exercice du pouvoir déjà, et ce qui se donne à voir, ne peut pas être assimilé à des signaux très rassurants, surtout pour un régime qui a brandi la transparence comme un des axes-clefs de sa gouvernance. En vérité, au fur et à mesure que cette dernière progresse, la question de la transparence donne de plus en plus l’impression de relever plus du fantasme que d’une réelle volonté d’imprimer une rupture sur la question.
Et pourtant le premier ministre Ousmane Sonko, tel un opposant, a passé le plus clair de son temps à déterrer des cafards du régime précédent et à dénoncer les tares d’un régime caractérisé, d'après lui, par des détournements de deniers publics, du népotisme et de la gabegie. Ses lieutenants et proches n’ont pas, eux aussi, été absents sur le terrain du déballage.
Aujourd’hui, le dossier relatif à l’achat de véhicules pour les députés, qui a refait surface, conforte bon nombre de Sénégalais dans l’idée que la transparence est loin d’être une règle sous nos cieux. En effet, après une première vague de polémiques, la question de l’achat des véhicules et la procédure qui l’encadre, est à nouveau remise sur la table. Rappelons tout de même que le député de Pastef, Guy Marius Sagna avait eu à évoquer l’affaire des véhicules, au moment de faire le bilan de ses six premiers mois en tant que membre de la 15e législature.
Et à l’époque des députés s’en étaient pris à lui, sans toutefois le démentir sur les faits évoqués, mais en jugeant son acte et sa personne. Le vice-président de l’Assemblée nationale par exemple lui avait opposé un "agenda personnel" avant de lui balancer à la figure, "ses deux salaires ", 500 000 francs qu’il devait au groupe parlementaire Yewwi ». Ansoumane Sambou, membre du secrétariat national à la communication du parti Pastef avait lui pensé, que Guy Marius Sagna aurait mieux fait de s’adresser directement au président de l’Assemblée nationale. L’on rappellera même à ce cher Guy, que des Sénégalais avaient eu à cotiser pour lui, aux temps de l’opposition, dans l’achat d’une 4 X4 ! Bref, c’est ce qu’on appelle répondre à côté de la vraie question.
Mais c’est mal connaître Guy Marius Sagna que de penser qu’il allait se laisser démonter. Dans un post sur facebook, il était revenu à la charge pour apporter davantage de précisions sur le montant du « sukerou koor », informant que ce sont « 100 000 F mis à la disposition » de son groupe parlementaire, rappelant qu’en mars 2025, une dizaine de jours après le début du mois de Ramadan, l’information tombe dans le groupe parlementaire: "passez récupérer une enveloppe pour un appui", précisant au passage qu’il ne parle ni de dattes, ni d’avance Korité, ni d’avance Tabaski mais de "sukëru koor " baptisé pudiquement pour tromper la vigilance "appui ".
Ce que Guy Marius Sagna, dénonçait à l’époque en vérité, c'est une bamboula à l'Assemblée nationale et des "pratiques d'un autre âge" et "non conformes à l'exigence de rationaliser les dépenses de notre Etat". Le député activiste avait à cet effet cité "la distribution de sukëru koor aux députés de (son) groupe parlementaire", "le montant de l'appui financier aux groupes parlementaires sans pièces justificatives, ni compte rendu fait aux membres de (son) groupe parlementaire et à l'Assemblée nationale", "la distribution aux députés de billets de pèlerinage à des lieux saints". Et dans le lot des dénonciations, il avait ajouté pour la fustiger, "la non consultation des députés par l'Assemblée nationale et par (son) groupe parlementaire sur des questions importantes dont la problématique de l'achat ou non de voitures aux députés".
Cheikh Bara Doly à la Une du journal « Source A » du vendredi 27 juin avait d'ailleurs à son tour ajouté une couche aux propos de Guy Marius, nous apprenant que, lors de la législature antérieure, « chaque fin de mois 5 à 10 millions étaient alloués au Groupe parlementaire de la majorité », tandis que « le groupe parlementaire de l’opposition recevait 3 millions recevait 3 millions ». Avant de se demander si les choses ont changé avec le nouveau régime, préférant toutefois donner sa langue au chat.
Et il faut sans doute aussi rappeler que dans ce dossier d’achat de véhicules, ce sont les questions relatives à leur coût qui avaient été depuis le début posées ? 50 millions ? 54 millions ? Et à l’époque Serigne Saliou Guèye du journal « Yoor Yoor » qui s’était invité dans le débat, avait estimé que seul El Malick Ndiaye, le président de l’Assemblée pouvait édifier les Sénégalais. « Les gens pensent que la voiture va coûter 54 millions, si c’est le cas et que les gens se posent des questions, il appartient à El Malick Ndiaye de se prononcer et d’éclaircir les choses, ses services de com doivent sortir et communiquer », avait-il fait savoir, avant de relever que « tantôt, on vous dit qu’on a commandé les véhicules, tantôt on ne les a pas commandés, une autre fois, on dit que le marché a été attribué à tel ou à tel autre, c’est d’ailleurs ce qui a valu la plainte contre Bachir Fofana ».
Et lors du débat d’orientation budgétaire du samedi 28 juin, un député de Takku Wallu s’était même permis, sur un ton aussi désinvolte qu’irresponsable, agrémenté d’un éclat de rire, de dire au président de l’Assemblée El Malick Ndiaye : « Président moi je vous couvre pour l’achat des véhicules. S’il faut aller en prison, nous irons ensemble ». Une attitude qui montre qu’à l’époque certains n’en avaient cure de ce peuvent penser les Sénégalais. Ce qui avait été surtout décevant et choquant, c’est d’entendre ces éclats de rires fuser dans l’hémicycle, comme si l’on avait affaire à un jeu dans une cour de récré ! « A Diaarama seydi Diaw, an ka essam », avait alors répondu El Malick comme pour dire « merci, vous êtes mon gendre »
Et le « j’assume » d’El Malick Ndiaye au sujet de l’achat des véhicules, qui résonne jusqu’à nos jours, a toujours quelque chose de choquant. Des propos assimilés à de l’arrogance pure et simple sur les réseaux sociaux, comme s’il a affaire à son patrimoine personnel ou d’une décision qui ne devrait relever que de son seul bon vouloir.
Une vraie nébuleuse en fait que ce dossier d’achat de véhicules affichés sur les réseaux sociaux, sans qu’on en sache réellement s’il s’agit du bon modèle et de quelles options il s’agirait pour ces véhicules. Cela aurait peut-être pu augurer des ordres de prix. Bref un vrai écran de fumée au-dessus de la tête des Sénégalais, qui même s’ils sont distraits par la Coupe d’Afrique des Nations et l’euphorie du moment, avec lesquelles ils tentent d’oublier les grands soucis du quotidien, perçoivent les rumeurs et spéculations autour de cette affaire. Il reste évident qu’en l’absence d’informations claires, la rumeur ne peut qu’enfler et la polémique grossir. Souligons tout de même que Le chroniqueur Bachir Fofana avait été emprisonné dans le cadre de cette affaire pour diffusion de fausses nouvelles et condamné à deux mois de prison avec sursis et une amende de 200 000 francs CFA (un peu plus de 300 euros), après avoir affirmé que le marché d’acquisition de véhicules pour l’Assemblée nationale aurait profité à un acteur impliqué dans une affaire de corruption. Le journaliste, dans des sorties aux allures de revanche, est ainsi revenu à la charge pour donner un avant-goût du trajet emprunté par les véhicules pour atterrir sur nos terres.
Mais pendant que la polémique enflait, El Malick Ndiaye, le président de l’Assemblée nationale, se pavanait au Maroc, sous couvert d’une visite alliée à une question de diplomatie parlementaire et ne manquait d’ailleurs pas de faire une incursion dans les vestiaires des lions, sourire aux lèvres et serrant des mains. Il affichait en tout cas un air bien serein, celui-là malgré le brouhaha médiatique et celui des réseaux sociaux sur le sujet. Il nous avait en tout cas prévenu sur un ton bien arrogant au passage, qu’il assumait l’achat de ces véhicules. Comme s’il avait affaire à son patrimoine personnel, oubliant qu’il est plutôt question des deniers de l’Etat, surtout en ces temps de galère où la gymnastique financière est l’exercice le plus répandu au sommet de l’Etat.
Interrogé sur la question de l’achat des véhicules à« Jakarloo », Moundiaye Cissé, le président d’ONG 3 D, même s’il admet que le député jouit de la même honorabilité qu’un ministre, un DG ou un maire et peut à ce titre, être doté d’un véhicule de fonction, relève toutefois un premier problème, à savoir la promesse électorale de renoncer à l’achat de véhicules pour les députés. Le second problème qu’il soulève, est selon lui, le contexte de crise durant laquelle est institué un programme de redressement économique et social sur fond d’impôt et de taxe, dans lequel, l’on demande aux Sénégalais de se serrer la ceinture ; cela, à son avis aurait dû pousser les autorités à donner elles-mêmes, l’exemple. Se lançant dans un calcul de budget, sur la base d’un prix unitaire par véhicule de 54 millions multipliés par 165 (nombre de députés), l’acteur de la société civile, de trouver un montant de8,910 milliards, auquel, il faut ajouter les 200 millions prévus pour l’achat du véhicule que le président de l’Assemblée nationale a déclaré être prévus pour l’achat de son véhicule de fonction, aboutissant à un montant d’un peu plus de 9 milliards.
Le dirigeant de l’ONG 3 D ne manque pas d’ailleurs pas d’insister sur le fait que tout ceci intervient dans un contexte de non-paiement des bourses vitales pour des étudiants qui se battent pour être payés.
Présent à l’émission « Jakarloo », le chroniqueur Malal Talla alias « fou malade » s’étonne d’ailleurs qu’un député puisse dire qu’il n’était pas au courant de l’achat des véhicules, alors qu’il est transporté et payé dans le cadre de son travail. Sur certaines questions, estime-t-il, sous Wade comme sous Macky Sall, des députés sonnaient l’alerte. Et le chroniqueur ne peut s’empêcher dès lors de se demander, en quoi acheter un véhicule pour des députés, est-il plus prioritaire que payer la bourse d’un étudiant ou le paiement de salaires d’enseignants partis en vacances sans salaires ou encore de payer la récolte des agriculteurs ?
Pour le chroniqueur, la mission des députés n’est rien d’autre que de contrôler car il faut une transparence dans les procédures. Or, souligne-t-il, il y’a une opacité manifeste qu’il faut dénoncer. Poursuivant, celui-ci de se poser la question de la valeur d’une promesse politique au Sénégal. Donnant l’exemple des citoyens qui partagent le métro en France avec des ministres qui marchent aussi à pied, celui-ci de déclarer que lorsqu’on vend un concept politique aux citoyens, il faut s’aligner sur ce concept-là, estimant que les gouvernants ne peuvent pas demander aux citoyens de se serrer la ceinture et voyager en jet privé. Est ce qu’on sait combien coûte un voyage en jet privé du premier ministre, se demande le chroniqueur ? « Un premier ministre qui voyage n’est pas dans n’importe quel hôtel et il ne part pas seul. Ils doivent s’ajuster en demandant aux ministres de faire un don de soi en s’ajustant soi-même », conseille Malal Tall.
La bataille sur la question de la transparence a en tout cas de beaux jours devant elle, au Sénégal. Si l’Assemblée nationale qui est censée voter les lois et contrôler l’action du gouvernement, ne peut faire preuve de transparence, que peut-on réellement attendre de notre démocratie ? Loin de dire qu’il y ait surfacturation ou rétro-commission dans ce dossier, il est juste question pour une institution censée être exemplaire, de remplir un devoir qui est dévolu à tout celui qui gère des deniers publics, c'est à dire rendre compte. Or, dans cet exercice de reddition des comptes, la clarté dans la communication qui permet d’ôter tout doute, est un premier jalon à franchir. Ce qui n'est point le cas. Peut-être que ces députés ont soudainement décidé de se débarrasser de leurs habits de représentants du peuple pour ne désormais œuvrer que dans le sens de leur jouissance personnelle.
Elle est en tout cas bien mal inspirée, cette affaire d’achat de véhicules, surtout dans ce contexte où des étudiants en master sont obligées de faire face à des forces de l’ordre pour réclamer leurs maigres bourses cumulées, et où les Sénégalais subissent difficilement les effets des taxes tous azimuts qui leur sont imposés. Eux les députés de l’Assemblée nationale, véritable chambre d’enregistrement ou machine à lever les mains sous tous les régimes, ne connaissent point les retards de salaires avec avantages à l’appui. Ils devraient pourtant un jour se résoudre à faire de l’auto-critique. Mais sont-ils totalement fautifs ? Le mode de scrutin est aussi en cause, surtout cette fameuse liste nationale dans laquelle, le parti majoritaire glisse celui qu’il veut, à charge pour les électeurs de voter en partie pour des personnes qu'ils ne connaissent pas et sur lesquelles, ils n’ont aucun droit de regard. Bref, c’est à ne rien comprendre. La bataille des institutions solides est en tout cas loin d’être gagnée.






