NETTALI.COM  — L’Union des Magistrats Sénégalais (UMS) a rendu public, vendredi 14 novembre, un diagnostic alarmant sur l’état du système judiciaire national. À la suite d’une prise de parole accordée à la RTS dans l’émission Point de vue, son président, Cheikh Ba, a détaillé la double crise — humaine et matérielle — qui pèse sur les juridictions : effectifs insuffisants, surcharge des cabinets d’instruction, prisons surpeuplées, lois problématiques et menaces récurrentes contre l’indépendance de la justice. L’organisation annonce avoir saisi le Président de la République et engagé une stratégie de communication concertée avec la hiérarchie judiciaire.

Cheikh Ba, le président de l'Union des magistrats Sénégalais (Ums) souligne un sous-effectif alarmant :

  • 546 magistrats pour 18 millions d’habitants,
  • dont 425 dans les juridictions et 40 en détachement.

Il a détaillé la saturation dramatique des cabinets d'instruction de Dakar :

  • Doyen des juges : 328 affaires en cours
  • 2e cabinet : 481 affaires
  • 3e cabinet : 328 affaires
  • 4e cabinet : 602 dossiers
  • 5e cabinet : 641 affaires
  • 6e cabinet : 490 affaires
  • 7e cabinet : 375 affaires
  • 8e cabinet : 460 dossiers

« Avec ce volume de travail, le principe de célérité est violé. Voilà pourquoi on dit que la justice est lente », affirme-t-il.

Prisons surpeuplées et lois problématiques

La situation carcérale est tout aussi préoccupante :

  • 15 654 détenus (au 10 novembre 2025)
  • dont 7 077 détenus provisoires.

Cheikh Ba évoque un système au bord de la rupture :

  • aucune prison construite depuis l’indépendance,
  • des établissements remplis « deux à trois fois au-delà de leur capacité ».

Il pointe aussi certaines lois devenues sources de blocage, notamment :

  • la loi Latif Guèye sur le trafic de drogue,
  • la loi sur le viol, qui nécessite selon lui des ajustements.

« Il faut évaluer et avancer. Nous ne sommes pas réfractaires au changement, mais il doit être organisé, structuré et bénéfique pour les populations. »

Indépendance de la Justice : “Elle n’est pas pour les magistrats, elle est pour le peuple”

Cheikh Ba rappelle fermement les principes fondamentaux :

  • « L’indépendance de la Justice n’est pas pour les magistrats, mais pour le peuple sénégalais, au nom duquel elle est rendue. »
  • « Les juges ne sont soumis qu’à l’autorité de la loi. »
  • « Le procureur ne juge pas : il poursuit. »

Il insiste : l’indépendance n’est pas un privilège mais une garantie permettant aux juges de travailler sans pression politique, économique, sociale ou religieuse.

Les magistrats ne contestent pas la présence du Chef de l’État dans le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), qu’ils considèrent comme la « clé de voûte » des institutions. En revanche, l’UMS s’oppose catégoriquement à l’introduction d’« acteurs extérieurs » dans ce Conseil :

« Pourquoi des personnes que nous jugeons, ou dont nous jugeons les proches, viendraient siéger dans un organe disciplinaire des magistrats ? Tout le monde travaille pour le peuple, mais le pouvoir judiciaire est un domaine spécifique. »

L'UMS demande uniquement :

  • l’augmentation du nombre de magistrats élus au CSM, jugé insuffisant par rapport aux membres de droit.

Avertissement à l’Assemblée nationale : “Où est la séparation des pouvoirs ?”

"On a demandé au peuple de faire pression sur les magistrats pour que ça aille vite. L’Assemblée nationale nous a menacé d’effacement. Nous recevons ces critiques avec froideur. L’Assemblée s’aroge le droit, parce qu’il fait les lois, d’entendre des magistrats. Pour lui dire quoi ? Où est la séparation des pouvoirs ? Où est la sécurité ? Où est l’indépendance quand un message sait qu’il va être entendu par les députés, comment désormais il va librement, en toute indépendance, faire son travail ? On ne l’acceptera pas. Nous ne supportons personne, nous ne combattons personne. Nous menons la mission qui nous est confiée, conformément aux lois qui gouverne ce pays et qui gouvernent le fonctionnement de la magistrature ? Nous ne cherchons à aller nous immiscer dans ce qui se passe ailleurs, le pouvoir judiciaire est un domaine spécifique, qui a une mission spécifique, délicate. Si on le fragilise, on fragilise les fondamentaux de cette république et on mène le Sénégal vers des lendemains inconnus. Voilà ce que je veux qu’il soit retenu", soutient Cheikh Ba.

L’UMS annonce l’organisation annuelle d’une Conférence judiciaire nationale, réunissant tous les acteurs du secteur pour réfléchir aux réformes nécessaires.