NETTALI.COM –  Nous reproduisons ci- dessous, in extenso, le portait du défunt président tchadien réalisé en juillet 2015 par le journal français Libération, sous le titrev  “Hissène Habré”, une terreur à la barre .

« Hissène Habré, une terreur à la barre

 

Réseaux, faits d’armes, exactions… Retour sur la saga sanguinaire de l’ex-dictateur tchadien, qui va être jugé pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et actes de torture à partir de ce lundi, à Dakar.

 

La nuit du 30 novembre 1990 fut presque une mort pour Hissène Habré. Il l’a pourtant souvent côtoyée tout au long de son passé de chef rebelle au sein de Frolinat (Front de libération nationale du Tchad), puis l’a infligée à ses propres populations durant huit ans (1982-1990) d’un régime marqué par la terreur aveugle et la paranoïa.

Hissène Habré sait, en cette fin d’après-midi du 30 novembre, que N’Djamena est sur le point de tomber aux mains de la rébellion conduite par Idriss Déby, le commandant de ses forces armées, et appuyée par l’argent et les armes de Kadhafi à Tripoli. Habré conduit lui-même sa Mercedes jusqu’à l’aéroport en centre-ville. Un avion Lockheed L 100 Hercules à hélices, cadeau des Etats-Unis, l’attend sur le tarmac. Un arrêt est prévu au Cameroun, puis direction Dakar. Les services français, qui jouent sur les deux tableaux, le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) notamment, ont facilité sa fuite et placé des réseaux qui «vont lui être utiles et se montrer très efficaces pendant tout son exil», écrit le journaliste, auteur et réalisateur Michael Bronner dans une remarquable enquête Habré, notre homme en Afrique, publiée l’an dernier dans Foreign Policy et reprise par Slate.fr.

Habré se pose à Dakar au moment où les prisonniers «politiques» se déversent dans les rues de N’Djamena et que les premiers témoignages des horreurs commises par son régime se font jour. Habré, lui, fait le compte de ses appuis et de l’argent qu’il a puisé dans le Trésor public tchadien et qui lui sera nécessaire pour acheter de futures complaisances.

«Guerrier du désert»

La vie est douce à Dakar, tandis que les premiers charniers sont découverts à N’Djamena. C’est un vrai repos après des années dans le désert, à faire la guerre, à gouverner comme un satrape un pays de 1 284 000 km2 et alors peuplé de 7 millions d’habitants, dont chacun est vu comme un ennemi de l’intérieur. Les cris des suppliciés n’ont jamais troublé sa conscience malgré la proximité de sa résidence avec les locaux de la DDS (Direction de la documentation et de la sécurité, redoutable police politique de Habré, ndlr).

Dans la capitale sénégalaise, Habré reçoit et passe de longues soirées en bavardages nocturnes. Et il prie. Beaucoup. «C’est un mélange de chef maoïste et de bon musulman», dira un jour un témoin dans le «Rapport de la commission nationale du ministère tchadien de la Justice» publié en 1992. «Le guerrier du désert par excellence», comme l’avait appelé la CIA du temps où la centrale finançait les nervis de la DDS, bénéficie de soutiens politiques et religieux sénégalais importants, tel celui du président Abdou Diouf, qui l’accueille sans conditions. «Hissène Habré a vécu pendant près de deux décennies en toute tranquillité et discrétion à Dakar», raconte une source dont la famille fut proche d’Habré. Il partage son quotidien entre ses deux résidences, dans le quartier huppé des Almadies et dans celui de Ouakam, fief des Lébous, communauté de pêcheurs de la presque île du Cap Vert, en compagnie de sa première épouse, Raymonde, ancienne journaliste à la télé tchadienne.

Réseaux politique et religieux

L’ancien président a monté ses réseaux sous le régime d’Abdoulaye Wade. L’avocat Madické Niang, ministre de la Justice, puis des Affaires étrangères, l’a personnellement défendu. Il aurait, dit-on, été à l’origine du refus d’extradition in extremis d’Hissène Habré vers son pays, en 2011, pourtant réclamé par le Tchad. Habré bénéficie également du soutien d’autres figures du clan Wade, dont celui de Souleymane Ndéné Ndiaye, ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade et avocat d’Hissène Habré ; d’Iba Der Thiam, alors vice-président de l’Assemblée nationale ; et enfin de Thierno Lô, à l’époque ministre du Tourisme. Dans l’air cuit et humide de Dakar ces hommes pèsent de tout leur poids social et politique.

Lors de son exil, Hissène Habré a pu compter sur la fidélité des confréries religieuses, en particulier de celle des Tidianes, branche de l’islam soufi originaire du Maroc. Leur chef, le calife Serigne Mansour Sy, décédé en 2012, était proche de l’ancien président tchadien.

Les rares témoignages recueillis racontent donc un homme au visage mangé par des lunettes de soleil, habillé d’un boubou de satin blanc, qui durant son exil n’a jamais commenté l’actualité tchadienne, pas plus que sénégalaise. Né dans une famille de bergers du Tibesti, Habré avait été remarqué par un officier de l’armée française. Il étudiera ensuite à Paris les sciences politiques et le droit pendant huit ans. Sera nommé sous-préfet à son retour au Tchad. Habré est l’homme qui se placera toute sa vie à égale distance des mirages du désert et du brouillard des mensonges.

Un «orgueilleux» impassible

En 1972, il est nommé par Goukouni Weddeye commandant des Forces armées du Nord (FAN). En 1976, il rompt avec Weddeye, à qui il reproche d’accepter l’annexion de la bande d’Aozou par la Libye de Kadhafi, et s’enfuit au Soudan. En 1978, Habré se rallie au nouveau président tchadien Félix Malloum, un sudiste chrétien. En 1979, il trahit Malloum, le chasse de N’Djamena et retrouve Weddeye, contre lequel il se retournera un an plus tard. Il se bat pendant sept mois et se réfugie à nouveau au Soudan après l’intervention libyenne.

En 1981, Habré est condamné à mort par contumace mais revient au Tchad avec l’aide discrète du renseignement français. Après six mois d’offensive en 1982, il rentre triomphalement à N’Djamena et en chasse Goukouni Weddeye, qui s’exile à Tripoli.

Raymond Depardon a longtemps cherché le secret de la personnalité d’Habré. Ce dernier, qu’il a connu en 1975 alors qu’il tournait les images de Françoise Claustre, qui faisait des fouilles dans le nord du Tchad et avait été séquestrée par Hissène Habré et Goukouni Weddeye. Depardon se rend dans le Tibesti et y restera huit mois. Il en rapportera un film et une interview de l’archéologue qui marquera la France giscardienne des années 70. «Je me souviens qu’Habré m’avait demandé de me présenter à ses hommes. Son côté sous-préfet ressortait dans ces moments-là. J’avais rajouté que j’étais aussi là pour savoir pourquoi ils luttaient. Je crois que cette phrase m’a sauvé la vie», se souvient aujourd’hui Depardon. Mais Habré ? «Grand, sec, avare de mots, grand lecteur, entouré de types plutôt brillants. Je dois avouer qu’Habré m’impressionnait et me foutait aussi un peu la trouille. Il avait une grande culture, parlait un français parfait, possédait une culture révolutionnaire radicale, très antilibyenne. Sa culture était au fond assez nassérienne…»

Le 2 juillet 2013, Hissène Habré a été mis en détention provisoire à la prison Cap Manuel de Dakar, érigée sur les ruines de l’ancien Palais de justice de la capitale. Il est resté impassible, même quand la porte de sa cellule VIP a été refermée. Goukouni Weddeye, dans une interview donnée à Jeune Afrique début juillet à propos d’Habré, a sorti une phrase qui ne coûte pas cher : «Hissène Habré, c’est un orgueilleux. S’il est propre il s’en sortira. S’il a fait quelque chose, il sera condamné».