CONTRIBUTION – Quand un homme se fait labyrinthe, il faut trouver le bon fil d’Ariane, si on veut l’étudier et en sortir les idées claires. En six ou sept décennies de vie politique, il y a eu tant d’Abdoulaye Wade différents que le définir est impossible et le résumer improbable. Rien de commun entre le Léviathan politique qui a réussi à mettre fin à 40 ans de pouvoir socialiste, la fleur bleue qui nous promettait une nouvelle ère démocratique, le grand bâtisseur-rêveur qui nous fit connaitre les infrastructures et le despote qui a voulu imposer son fils Karim Wade comme son dauphin politique.  Au bout de douze ans, on ne sait pas, à suivre de telles variations permanentes, si le président a cherché à nous abuser sans cesse, s’il s’est adapté aux circonstances qui marquèrent son mandat ou s’il a cédé trop aux modes et aux diktats d’un entourage prébendier qui le conduisit à sa perte.

En avril 2014, Abdoulaye Wade rentrait sur Dakar, 22 mois après avoir perdu le pouvoir. Le paradoxe a été absolument saisissant entre les énormes scènes d’une foule en liesse qui l’accueillit de l’aéroport de Dakar-Yoff et les 42 % de suffrages en sa défaveur exprimés quelque deux ans plus tôt à la Présidentielle de 2012, qui mettait fin à son deuxième mandat.

‘’Mame baal nu, dano juum !’’, scandait la foule qui regrettait de l’avoir sanctionné négativement au profit de Macky Sall, son successeur à la tête du Sénégal. Ce furent-là les dernières sensations grisantes de l’homme politique sénégalais qui a sans doute été le plus à l’aise au contact des foules, des populations, du peuple vrai. D’ailleurs, les péripéties qui ont parsemé d’embûches ce retour sur Dakar, avec le blocus de son avion à l’aéroport de Casablanca, renseignent sur la redoutable capacité de l’homme à faire vaciller la quiétude d’un pouvoir.

Un autre retour de moindre envergure, mais tout aussi triomphal, en juillet 2017, sauvera son PDS émietté et désincarné d’une déconvenue électorale pour les Législatives où le parti récoltera une dizaine de députés.

Tel est Me Abdoulaye Wade. Une bête politique qui, comme le géant de la mythologie, reprend ses forces dès qu’il touche terre. Son charisme est jusque-là inégalé sur la scène politique sénégalaise. Ce rapport, particulièrement fusionnel avec la jeunesse sénégalaise, s’est démontré avec la crise électorale qui a suivi la septième Présidentielle du Sénégal indépendant, couplée aux Législatives. ‘’En 1988, quand j’étais en prison pour la deuxième ou troisième fois, ce sont des jeunes qui m’ont sorti par des manifestations’’, déclare Abdoulaye Wade dans l’émission ‘’Cité de la Réussite’’.

De violentes contestations post-électorales embrasent le pays le 29 février 1988, un jour après le scrutin. Abdoulaye Wade est arrêté et jugé en mai de la même année. La mobilisation continue des foules et des jets de pierres sur le cortège présidentiel, malgré un état d’urgence décrété, obligent le très lucide président sortant et candidat vainqueur, Abdou Diouf, à la désescalade. Le nouveau président envoie Lannon Walker, l’ambassadeur étasunien à Dakar, négocier avec Me Wade en prison. Malgré sa condamnation à un an avec sursis, et des infortunes diverses pour ses sept co-inculpés, Abdoulaye Wade arrache une ‘’grâce’’ présidentielle, impose un agenda de pourparlers sur la situation générale du pays et rencontre le président Diouf au palais, dans l’après-midi du 26 mai.

‘’Nous avons pensé aux millions de Sénégalais qui, aujourd’hui, ont le regard tourné vers nous. Nous avons mesuré notre responsabilité et croyez que nous avons travaillé d’une manière très sérieuse’’. Tels ont été les propos de Me Abdoulaye Wade, rapportés par ‘’Le Soleil’’ du vendredi 27 mai 1988. Dès lors, la jeunesse ne le lâchera vraiment plus, malgré un désaveu en 2011-2012.

Gains de cause

Né officiellement le 29 mai 1926, fils de négociant, Wade obtient une bourse pour poursuivre sa scolarité en France et étudie au prestigieux lycée parisien Condorcet, puis à Besançon où il rencontre sa future épouse française, Viviane, mère de ses deux enfants Karim et Sindiély. Diplômé en droit, en économie et en mathématiques appliquées, il rentre au pays en 1960, où il enseigne à la faculté de Droit puis ouvre un cabinet d’avocats.

S’il est connu que Wade a été nommé avocat-défenseur près la cour d’appel et les tribunaux de l’AOF (Afrique occidentale française) par arrêté n°3856/JA du 8 mai 1958 et a plaidé en faveur de Mamadou Dia, le président du Conseil accusé, entre autres, d’atteinte à la sûreté de l’État, lors de la crise politique de 1962, peu de personnes savent que l’une des premières causes qu’il a remportées est celle de son propre père Momar Wade.

Ce dernier, tirailleur sénégalais, frustré de ne pas avoir reçu les insignes d’honneur d’une médaille de guerre après la Première guerre mondiale, demande à son rejeton de se constituer pour se charger de son cas. Maitre Wade, qui trouve modique le traitement salarial, lui demande de renoncer, quitte à lui payer dix fois plus. Mais son père n’en voulait pas. Il se rebiffe et le menace : ‘’Je sais que tu as la capacité de résoudre mon problème, mais tu ne veux pas le faire. Je te préviens. Si tu ne le résous pas avant ma mort, je demanderai à Dieu que l’on ne se revoie pas dans l’au-delà’’, s’emporte Momar Wade.

La charge psychologique étant très lourde, comme le raconte Me Wade lui-même au site lemonde.fr, en novembre 2013. Il réussit au début des années 1980 à obtenir gain de cause pour son père qui a obtenu la Croix de guerre et la Légion d’honneur de la part de Charles Hernu, Ministre français de la Défense.

Depuis, Abdoulaye Wade a pris la ‘’fâcheuse’’ tendance à se lancer dans des causes communes et à en sortir, la plupart du temps, victorieux. Son engagement politique est donc un prolongement naturel et évident de son engagement pour les causes nobles. Ayant exercé la magistrature suprême à 74 ans, c’est en 1974 qu’il réussira pourtant son premier coup politique au Sénégal dont l’intelligence lui vaudra le surnom bien mérité de ‘’Njomboor’’ de la bouche de l’éminent poète et premier président du Sénégal Léopold Sédar Senghor.

En opposant clairvoyant et lucide sur sa minorité, il réussit quand même à faire partie des acteurs qui mirent fin à l’expérience du parti unique pour initier un multipartisme cette année au Sénégal avec la loi sur les quatre courants. Alors que la plupart des dirigeants, en Afrique subsaharienne, serraient le tour de vis répressif sur leurs opposants et leurs peuples et ne verraient que les premières lueurs d’une démocratie avec la Conférence de La Baule, au milieu des années 1990, Me Wade venait de faire faire à la politique sénégalaise l’une de ses premières mues. Il lui aura pourtant fallu attendre 24 ans pour cueillir les fruits de cette lutte politique obstinée faite de moments d’éclat et de postures moins glorieuses également. Simple coïncidence ? Cette loi a été promulguée… le 19 mars 1976.

‘’Quand Léopold Sédar Senghor met fin au régime de parti unique, en 1974, et instaure un multipartisme limité, il n’autorise que quatre courants politiques : marxiste, socialiste, libéral et conservateur. Le parti du président Senghor était socialiste, Me Wade n’était pas marxiste. Il se reconnaissait plutôt comme travailliste. Faute de pouvoir choisir, Abdoulaye Wade s’inscrivit dans le courant libéral. La chance a voulu que, depuis, le libéralisme devienne une orientation politique en vogue. Par ailleurs, ses convictions libérales ne l’ont pas empêché de s’allier avec des partis situés nettement à gauche de l’échiquier politique, pour se lancer dans la course à la Présidentielle cette année. L’on se souvient d’ailleurs, à Dakar, que Senghor avait surnommé Me Wade ‘Ndiombor’, lièvre, en wolof. La comparaison était flatteuse. Le lièvre, dans un conte écrit par le poète-président, apparaissait comme un animal politique remarquable. Intuition politique ou inspiration littéraire ? Toujours est-il que Senghor ne s’est pas trompé sur celui qui vient de devenir le troisième président de la République du Sénégal’’, relate la journaliste du Monde, Brigitte Breuillac, dans son portrait de Me Wade publié en 2000, au lendemain de la Présidentielle.

Le démocrate et le troisième mandat

Le haut fait d’armes politique le plus remarquable, quand on parle d’Abdoulaye Wade est, bien sûr, l’incarnation de la première alternance. Alors que le pouvoir socialiste s’était sédimenté à la tête du pays pendant 40 ans, un vent de mécontentement populaire a eu raison de Diouf le 19 mars 2000, et est venu sanctionner positivement l’endurance politique de Me Wade.

Quoiqu’il bénéficie de l’aura populaire du président le plus démocratique en permettant notamment les énormes manifestations de l’opposition et de la société civile du 23 juin 2011, Abdoulaye Wade a été dans la logique de confiscation constitutionnelle du pouvoir, comme l’a été Abdou Diouf et comme semble l’être Macky Sall.  Tout comme le désir de ce dernier de ‘’réduire l’opposition à sa plus simple expression’’, la boutade de Me Wade sur ‘’les libéraux qui doivent régner 40 ans’’ n’était pas une simple déclaration à la cantonade. Le septennat dont a profité Macky Sall est dû aux manœuvres constitutionnelles initiées par Me Abdoulaye Wade. Ce dernier a tripatouillé ‘’sa’’ Constitution pour s’assurer un pouvoir presque illimité, du moins comparable à celui de son prédécesseur Abdou Diouf.

En 2008, le ‘’Pape du Sopi’’ a ramené le septennat que Diouf avait initié avec la révision constitutionnelle de 1991, en violation flagrante de la Constitution de 2001. Sans le soulèvement populaire contre le ticket présidentiel, Me Abdoulaye Wade aurait pu soutenir qu’il restait alors deux mandats encore : 2012 et 2019. Théoriquement, son pouvoir aurait pu finir en… 2026. Comme son successeur et son suivant, Me Wade n’a jamais vraiment renoncé à ce réflexe asynchrone de personnalisation et de personnification du pouvoir. Ironie du sort, si la Constitution de 2001 était restée dans sa configuration originelle, Macky Sall aurait fait deux mandats de 5 ans, et aurait achevé son pouvoir l’an prochain, en 2022.

‘’Je respecterai la décision du Conseil constitutionnel. Mes décrets sont parfois cassés par le Conseil d’Etat et je l’accepte. Ça ne me pose aucun problème ; j’ai suffisamment fait pour ce pays et pour l’Afrique. Si je devais me retirer, je le ferai en beauté’’, s’était défendu Abdoulaye Wade sur France 24, en janvier 2012, juste avant la Présidentielle.

Lâché par les alliés traditionnels dont la France qu’il avait naguère aidée à se ‘’débarrasser’’ de Khadafi, Alain Juppé, chef de la diplomatie française, saluant son action en Libye, notait cependant qu’il ne faudrait pas que son entêtement à rester au pouvoir comme Mouammar Kadhafi ‘’produise les mêmes effets’’ au Sénégal estropié par la conjoncture économique où le prix du baril a atteint des sommets, suite à la crise financière internationale de 2008, la demande sociale devient bientôt ingérable et cause un sérieux handicap politique à Me Wade qui va désormais passer le plus clair de son temps à éteindre les incendies qui prennent de partout dans le pays.

L’opposition surfe sur une vague de mécontentement généralisée et sur l’éveil de mouvements citoyens pour attaquer le mammouth libéral.

Le secrétaire général national et l’héritage

Il va sans dire que Me Wade était un génie politique. Et puisqu’on est malheureux en amour si on est heureux au jeu, le ‘’Pape du Sopi’’ n’a pas été une exception à la règle. Son ascension et son règne politiques ont été une longue histoire de mise au tombeau de vieux compagnons de lutte. Quant à sa succession politique qu’il aurait aimé différer le plus longtemps possible ça a été un vrai mélodrame familial où son fils idéologique Idrissa Seck, qui méritait sans doute d’entrer en possession de l’héritage, s’est fait écarter par le fils biologique Karim dans un combat fratricide dont le butin sera ramassé, sans coup férir, par le mal-aimé et dernier-né de ce trident politico-affectif : Macky Sall.

‘’Il y a eu des situations qu’Abdoulaye Wade n’a pas acceptées. Quand il se rend compte que quelqu’un est en train de tisser sa toile à son insu, il considère qu’on lui a manqué de loyauté et agit en conséquence. C’est ce qui s’est passé avec certains’’, déclarait Madické Niang dans une interview à ‘’Jeune Afrique’’, après avoir outrepassé la consigne tacite de Wade de ne pas participer à la Présidentielle de 2019. On aurait même cru qu’à son âge avancé, son influence n’aurait pas été aussi pesante sur la tutelle du PDS. Mais la non-participation inédite du PDS à la Présidentielle de 2019, prouve qu’à l’image de ses devanciers et de son suivant, le secrétaire général national du parti s’est toujours considéré la seule constante chez les libéraux.

Si la conquête du pouvoir par Me Wade peut être assimilée à un cas d’école en Afrique, son exercice et surtout son passage de témoin du pouvoir peuvent être sujets à beaucoup d’appréhensions. De grands scandales financiers, fonciers, de tenue de gestion administrative impliquant notamment ses proches collaborateurs ont sanctionné ses deux mandats – douze ans au total – à la tête du Sénégal. Abdoulaye Wade aura été le plus grand artisan de la mise à niveau des infrastructures sénégalaises. Malgré les railleries d’une partie de l’opposition qui brocardait ses projets d’envergure comme des ‘’éléphants blancs’’.

Poignardé, esseulé, trahi, adulé, conspué, faible, fort, triomphant, majestueux, le vieux lion qui n’a jamais vraiment su marquer une démarcation claire entre le président, l’avocat, l’orateur, le père affectif et l’opposant, poursuit, sans relâche, entre Dakar Doha et Paris, le combat politique d’une vie dont l’âge très avancé trahit la généreuse envie.

Dernièrement, les décès d’Abdoulaye Faye et d’Awa Diop, deux responsables politiques de première heure et de haut rang, sont venus aggraver la saignée de la transhumance opérée par le président de l’APR. Enchainant les revers politiques devant un successeur bien plus jeune et bien plus doté de pouvoirs, Me Wade fait contre mauvaise fortune bon cœur. Comme le compromis absolument estomaquant du PDS de ne pas prendre part à la Présidentielle 2019.

Une bien curieuse décision en 45 années d’existence officielle du parti libéral. Son souhait de voir la famille libérale diriger le Sénégal pendant 40 ans se réalisera peut-être. Mais pas de la manière dont il l’avait scénarisé et certainement pas avec les acteurs qu’il aurait aimé comme interprètes des rôles.

Amadou Fall