CONTRIBUTION – Le Mouvement pour la défense de la démocratie organise une marche ce 23 juin dans le cadre de son agenda de lutte contre le pouvoir. Le M2D a raison d’exiger une enquête pour situer les responsabilités sur les treize décès et les trois cent blessés des émeutes de mars. Mais ces vies perdues ne sont pas la priorité du M2D, officine politicienne avec un agenda chevillé aux préoccupations du parti Pastef.

Le 12 mars dernier, le M2D avait remis aux médiateurs religieux une plateforme revendicative en dix points, dont un avait trahi le peu de crédibilité dont le mouvement pouvait se prévaloir. Ce point exigeait de «mettre fin immédiatement au complot politico-judiciaire fomenté contre Ousmane Sonko et s’abstenir de toute nouvelle charge contre lui». Curieux pour des gens qui exigent l’instauration d’un Etat de droit et l’indépendance de la justice d’ériger un cordon judiciaire autour d’un citoyen…

Dans son mémorandum sur les événements de février-mars, publié le 26 mai, le M2D explique avec une mauvaise foi qui frise le ridicule le déroulé de l’affaire. Mais le plus choquant est relatif à l’«invisibilisation» d’une jeune femme pauvre, victime, quelle que soit la configuration. Il est dit dans le mémorandum que «pour la première fois dans l’histoire du Sénégal, on a utilisé le corps de la femme comme arme pour liquider un opposant gênant et tenter sans succès de diviser le pays en instrumentalisant les associations de défense des droits de la femme.

Pour réussir son coup, le président Macky Sall n’a pas hésité à manipuler une jeune femme qui a mal joué son rôle». Adji Sarr est une victime que les adultes, hommes et femmes du M2D, ne peignent qu’en tragi-comédienne qui aurait mal assimilé un rôle. Le tout, sans publier aucune preuve. Un mouvement qui se dit démocratique devrait avoir une plus grande exigence vis-à-vis du respect de la dignité humaine, surtout s’agissant d’une jeune femme socialement et économiquement fragile. Le M2D ne se positionne pas comme un embrayeur de rupture et de transformation sociale et démocratique, mais en une coalition électorale en gestation pour soutenir un camp. Les positions du coordonnateur du M2D, qui défend avec le zèle des convertis toutes les atteintes contre la République, l’Armée, les avocats, les juges et les magistrats, sont éloquentes.

La parade d’une génération sans talent, pleine de vanités, semeuse d’outrages et d’outrances. Le 23 juin 2011 avait mis fin aux velléités monarchiques de Abdoulaye Wade. Moment formidable de ferveur, où la jonction des forces politiques et sociales avait transfiguré l’histoire de notre pays. 10 ans après, que reste-t-il de l’héritage des insurgés de la Place Soweto ?

Des souvenirs et des mythes, des espoirs et une inspiration sur notre capacité à refaire face. Des visages avaient pris de l’ampleur : El Hadj Diouf, Cheikh Bamba Dièye, Aïda Niang, Fadel Barro, Alioune Tine, Abdoul Aziz Diop… Mais en une décennie, le temps politique a bougé, avec de nouveaux acteurs et de nouvelles mœurs. L’héritage du 23 juin sera soldé demain pour remplir le signifiant politique de nouvelles mœurs conservatrices et réactionnaires mâtinées d’un combat pour la démocratie. On verra une tinée d’opportunistes, de revanchards, de parieurs, de complotistes, de rentiers, d’hystériques et d’histrions.

Les unités d’action en politique sont si contraignantes qu’il est nécessaire de s’accommoder de partenaires conjoncturels dont on abhorre les méthodes. Il y a au sein du M2D des partis et des personnalités respectables, des progressistes dont j’imagine la peine de devoir assumer les inepties sécrétées en leur nom, ainsi que l’orientation stratégique du mouvement. Il y a aussi Y’en a marre qui fait la courte échelle au M2D au lieu d’être une force attractive, capable de faire respirer la démocratie. L’absence de travail idéologique du mouvement le transforme en organisation attrape-tout, défendant tout et son contraire pour exister, au lieu de travailler à réussir un dépassement des appareils classiques.

Quant à la gauche, elle est victime d’un affaissement de sa conscience et d’un délitement des convictions pour contribuer à vilipender une jeune fille qu’elle a à défendre, conformément à sa promesse de soutenir les faibles et les opprimés de la société. C’est en spectateur dépité que je verrai demain le mouvement progressiste renier son âme en se rendant coupable de la souillure in situ du 23 juin.