NETTALI.COM – Des marchés de près de 100 millions attribués, en un an, au beau-frère du directeur général, plus de 500 000 francs CFA et 322 litres de carburant pour le premier adjoint du DG à la mairie de Kolda, des subventions tout azimut à des associations généralement basées à Kolda, La Poste est en passe de remporter la palme de la mal-gouvernance au Sénégal.

 

Elle souffrait déjà d’une maladie chronique aigue. Aujourd’hui, elle est presque à l’agonie. Elle, c’est la société nationale SN La Poste. Un symbole parfait de la gouvernance “irresponsable’’, selon les travailleurs regroupés au sein du Syndicat national des travailleurs des postes et télécommunications (SNTPT). Désespérés des promesses de lendemains meilleurs jamais tenus, ils ont fait face, hier, à la presse pour exprimer leur ras-lebol. Dans le document parcouru par EnQuête, ils dénoncent avec vigueur : “Notre entreprise traverse une des phases les plus incertaines de son histoire et qui compromet sérieusement son avenir et celui de ses travailleurs. Cette situation, longtemps décriée par notre syndicat, s’est exacerbée au point d’atteindre un niveau effarant. Le SNPTP n’acceptera jamais d’assister passivement à la mort de La Poste par la faute d’une direction générale irresponsable et d’un Etat complice….’’.

Erigés en bouclier prêts à faire face contre ce qu’ils considèrent comme une gouvernance népotique et opaque, ils exigent d’une part, le remboursement de la dette de l’Etat, d’autre part, le respect du principe d’une gestion sobre, transparente et viable. A en croire les syndicalistes, la société nationale “est dans une agonie lente et douloureuse’’. Et la liste des doléances semble inépuisable : “une exploitation quasiment à l’arrêt en raison de l’absence quotidienne de trésorerie’’ ; “des projets de développement suspendus, faute de financements’’ ; “des partenaires stratégiques qui délaissent la société pour manquement à ses engagements ; un paiement des salaires devenu un véritable casse-tête pour la direction générale et une incertitude angoissante pour les travailleurs…’’.

“Ce qui nous étonne, c’est comment des dirigeants, soucieux de l’efficience dans la gestion des affaires publiques, peuvent rester aussi sourds et indifférents aux nombreux manquements de La Poste’’, s’indigne un interlocuteur.

“L’Etat nous doit encore plus de 37 milliards’’

A La Poste, plus les DG passent, plus le mal empire. Pour les travailleurs, c’est simplement ahurissant ce qui se passe à La Poste, au vu et au su de tous. En tout cas, les exemples mis sur la table pour illustrer le niveau de mal gouvernance donnent le tournis. Parmi ces exemples, signalent les syndicalistes, il y a le 1er adjoint au maire de Kolda (également DG de La Poste) qui perçoit un salaire de 590.000 FCFA, compte non tenu d’une dotation de 322 litres de carburant estimé à 250 000 francs, soit un montant total de 840 000 francs, sans aucune contrepartie pour La Poste.

Dans la même veine, déplorent les syndicalistes, un conseiller technique au ministère du Commerce est cumulativement nommé responsable de la communication et des relations publiques, avec un budget global de plus de 600 millions FCFA. Last but not least, Abdoulaye Bibi Baldé s’est fait remarquer par l’octroi de marchés à son beau-frère, sous le couvert de GKS, marchés dont le cumul est chiffré à plus de 96 millions FCFA, entre octobre 2019 et 2020. Aussi, insistent les travailleurs, il faudrait aussi noter l’octroi de subventions “exagérées’’ entre 1 et 5 millions à des associations généralement basées à Kolda.

Ce n’est pas tout. Dans cette entreprise publique, les choses semblent marcher à l’envers. Toutes les logiques financières, économiques et commerciales sont bousculées par une logique politicienne. Pendant que la société est épinglée pour des dépenses somptuaires, des recrutements politiques sans tenir compte de ses capacités financières réelles, les résultats financiers ne cessent de dégringoler. L’entreprise, selon ses agents, cumule les résultats négatifs sous le regard complice de l’Etat. “… Non seulement, l’Etat a laissé la situation s’altérer par une accumulation de résultats largement négatifs, une gabegie instituée en règle de gestion, une absence totale de contrôle, mais aussi et surtout, depuis 2018, à la suite de la signature de dettes croisées, il ne cesse de crever les finances de La Poste’’. De ce fait, malgré les débuts de remboursement, “l’Etat nous doit encore plus de 37 milliards au titre des paiements des bourses de sécurité familiale et plus de 20 milliards sur la rémunération du service public. Ces fonds importants auraient certainement permis de redresser et de relancer l’activité de La Poste, à la condition que la gestion soit aussi bien assainie’’.

“Actes budgétivores inopportuns’’

Selon les travailleurs, “ce contexte de tension financière aigue et de baisse drastique du chiffre d’affaires est paradoxalement et curieusement le moment choisi par le DG pour augmenter considérablement les charges de l’entreprise par des actes budgétivores inopportuns’’. Là aussi, les exemples sont renversants. Les syndicalistes listent : l’adoption d’un nouvel organigramme avec 42 postes de rang de directeur et sept postes d’assistants du DG au rang de chef de département, un nombre important de conseillers techniques, l’installation d’un cabinet ministériel pour caser une clientèle politique, la signature de contrats de prestataires de services au profit de partisans politiques avec des salaires indécents, le recrutement tout azimut de stagiaires politiciens, la construction de nouveaux bureaux à la Direction générale à plus de 100 millions, entre autres griefs.

Pendant ce temps, il convient de rappeler que, depuis que le président Macky Sall est au pouvoir, La Poste n’a pas organisé de concours pour le recrutement de nouveaux agents. Alors qu’auparavant, il était l’attraction pour des centaines et des centaines de nouveaux bacheliers, aujourd’hui, le concours a complétement disparu du calendrier national des examens de concours. Sur les plus de 4000 agents de l’entreprise, l’écrasante majorité a été recrutée en dehors de tout concours, dénoncent les contestataires. Pourtant, en décembre 2020, rappelle le SNTPT, toutes les forces vives de l’entreprise, réunies au cours d’un forum, “avaient produit un document de synthèse remis à toutes les parties prenantes (Direction générale, tutelle technique et financière présidence de la République, pour des solutions pertinentes, pérennes et économiquement viables’’, mais cette initiative inédite est restée lettre morte. “Le SNPTP est au regret de constater que ce travail inédit à La Poste n’a pas eu les effets escomptés. Ni au niveau de la direction générale, ni au niveau de la tutelle, encore moins du Président de la République. Pire, constatent-ils, réagissant à une interpellation sur la situation de la Poste, à l’occasion de la fête du 1er mai, le PR a pointé la responsabilité de La Poste, oubliant celle plus importante de l’Etat. Selon eux, l’Etat gagnerait à arrêter la politique de l’autruche et à prendre à bras le corps, pour sauver ce qu’ils considèrent comme un “patrimoine national’’ d’une mort certaine.