NETTALI.COM – Nous reproduisons, ci-dessous, les grandes lignes de l’interview que notre compatriote Papa Demba Thiam a accordée au journal français La Tribune, alors qu’un profil africain est pressenti à la tête de l’Organisation mondiale du  commerce. Dr Thiam, économiste international, est  expert en développement industriel intégré et spécialiste de l’intégration économique

« Notre continent devrait se préparer à tirer le meilleur parti… »

Il n’est que normal que l’Afrique revendique de diriger une organisation internationale, car le multilatéralisme et la diplomatie font que, selon une règle implicite, les organisations internationales sont dirigées à tour de rôle, par les ressortissants de continents différents. Mais la deuxième partie de votre question est très importante, parce que ce qui compte, ce n’est pas simplement afficher un Africain ou une Africaine à la tête d’une organisation. La question majeure est celle de savoir « pour quoi faire » ? Cela est valable aussi pour un Européen, un Américain ou un Asiatique. Celui ou celle qui est appelé(e) à diriger l’OMC y défendrait quel agenda, avec quelle problématique ? L’Afrique elle-même, s’est-elle définie une problématique ou ce qu’elle peut attendre de l’OMC en fonction de ce qu’elle poursuit comme objectifs, avec sa participation au commerce mondial ? De ce point de vue, on devrait peut-être plutôt parler des Afriques, ses pays ayant des forces et des faiblesses différentes. Notre continent devrait se préparer à tirer le meilleur parti d’une éventuelle direction de l’OMC par un (e) Africain (e) en essayant de réorienter ses programmes vers ce qui pourrait affecter son meilleur devenir ; ce qui pourrait soutenir sa croissance inclusive, son industrialisation, le commerce intra-africain etc. C’est sur ces points que serait naturellement attendu un directeur général africain de l’OMC.

« Que l’Afrique change sa propre vision de l’intégration économique qui date des années 1970 »

Il faut d’abord noter une chose : le commerce intra-régional ou la participation au développement de chaines de valeurs régionales ne se décrète pas. Il faudrait plutôt créer des opportunités pour que tout cela arrive. Développer le commerce intra-africain dans le cadre de l’intégration économique régionale en Afrique, c’est d’abord intégrer des fonctions. La notion d’intégration relève d’un concept mathématique dont l’objectif est de montrer jusqu’où on peut étendre dans l’espace, l’application d’une fonction. Dans le cas d’espèce, la fonction de commerce dont il est question ici, doit être déployée au maximum dans l’espace économique africain. Pour cela, il faut que les opérateurs aient des raisons de commercer. Ceux qui produisent doivent être capables de répondre aux besoins de leurs marchés-cibles, à des niveaux de qualité et de prix qui soient conformes aux attentes de ces marchés.

Penser l’intégration de la fonction commerciale dans le cadre de l’intégration économique et régionale, implique donc que l’Afrique change sa propre vision de l’intégration économique qui date des années 1970, où prévalaient la théorie des unions douanières de Jacob Viner et d’autres théories d’intégration économique discriminatoire. Entre-temps, les Africains ont signé des accords commerciaux qui ont rendu cette vision initiale de l’intégration économique totalement désuète. C’est la raison pour laquelle, après les convention et accords de Yaoundé, Lomé et Cotonou, l’Union européenne a été obligée d’aller vers des Accords de Partenariats Economiques, ne pouvant plus accorder des préférences douanières et tarifaires à l’Afrique, au moment où les Africains signaient les accords de l’OMC qui rendaient caduques, leurs arrangements avec l’UE.

Ce qu’il fallait faire à ce moment-là et qu’il faut encore faire maintenant, c’est de penser à l’intégration économique en Afrique, comme une manière de distribuer des potentiels de croissance économique inclusive qui sont intégrés et complémentaires au sein d’espaces économiques homogènes. Parce que travailler sur des potentiels économiques intégrés et complémentaires ne créerait pas de la concurrence, mais de la complémentarité. Avec de la complémentarité au niveau d’espaces économiques compétitifs, on peut laisser les frontières ouvertes et même supprimer les barrières douanières. Par exemple, les gens ne quitteraient pas le Congo pour envahir le Gabon parce qu’ils auraient aussi du potentiel de croissance économique activé chez eux. Les opérateurs économiques pourraient alors investir et échanger des biens et services dans le cadre de partenariats stratégiques sur des chaines de valeur, soutenus par des stratégies fondées sur la transformation des avantages comparatifs en avantages compétitifs. C’est en cela que l’Union africaine, la commission économique pour l’Afrique, les secrétariats des communautés économiques régionales, les gouvernements africains, devraient tous changer de paradigme -c’est-à-dire leur modèle de pensée- s’ils veulent travailler plus sérieusement et accompagner un leadership africain fort à l’OMC, cette fois-ci et dans l’avenir.

« L’Afrique doit être capable d’avoir des stratégies régionales parce que l’Afrique n’est pas univoque, elle n’est pas uniforme »

Théoriquement, objectivement et politiquement, les 54 pays africains sont souverains. Leurs dirigeants ont donc la responsabilité fondamentale de définir des politiques dans l’intérêt de leurs peuples et de réunir les moyens pour mettre ces politiques en œuvre. Donc, quel que soit la personne qui est la tête de l’OMC, comme je l’ai dit plus haut, les négociations se feront sur des agendas. L’Afrique doit être capable d’avoir des stratégies régionales parce que l’Afrique n’est pas univoque, elle n’est pas uniforme. Elle a des différences qui sont fondées sur l’homogénéité et/ou l’hétérogénéité de ses espaces économiques. Il faudrait donc arriver à définir des politiques communes par espace économique homogène, c’est à dire, des espaces régis par certaines continuités en matière d’opportunités économiques, mais aussi par certaines discontinuités en termes de contraintes et de risques. Ensuite, il faudrait déterminer les types de politiques à mettre en place pour créer des plateformes de compétitivité qui permettent d’augmenter la visibilité des opportunités économiques et de mettre leur transformation à portée de réalisation par des investissements privés combinés à l’action publique appropriée. Parce que les opportunités économiques potentielles sont très abondantes en Afrique, étant basées sur des ressources que recèlent son sol, son sous-sol, ses océans, ses cours d’eau, etc. C’est sur cette base que les Africains devraient pouvoir se réunir et s’accorder pour concevoir et lancer des processus d’industrialisation donc, de la production de masse, pour la participation de leurs populations à plus de circuits économiques intégrés et résilients.