NETTALI.COM – La semaine écoulée vient de révéler au grand jour la précarité des équilibres de notre nation et l’état encore embryonnaire de notre République.

L’histoire des talibés enchaînés nous démontre la césure pour ne pas dire rupture nette entre deux types de Sénégalais. Notre communauté de destin est malmenée du fait de notre système politique incapable de secréter un projet de société auquel s’identifieraient les populations sur la base de consensus forts bâtis à partir des priorités sociétales et en phase avec nos aspirations légitimes.

Ceux qui ont assailli et saccagé le tribunal de Louga prouvent qu’au Sénégal une frange essentielle du peuple se sent à la périphérie de l’espace public et ne se reconnait pas comme bénéficiaire absolu des décisions rendues par nos institutions.

Après l’administration coloniale, nos premiers gouvernants n’ont pas déconstruit le modèle écrasant et dominant imposé par ceux qui présidaient à nos destinées. A la limite, il s’est juste agi d’une substitution d’une élite dominante par une autre d’origine autochtone mais usant du même modus operandi et souvent à la solde de l’impérialiste en retrait exécutif.

Les produits de l’école arabo-coranique ayant été très persécutés durant l’époque coloniale ont toujours eu une attitude de défiance et de méfiance vis-à-vis du système d’enseignement occidental. Ce manque de confiance n’a jamais été résolu à travers une prise en charge structurelle d’une bonne partie de l’éducation de ces Sénégalais qui avaient fait un choix autre que celui en cours dans le dispositif laïc et républicain. Il est risqué de légiférer dans un pays en faisant fi de ses réalités socio-anthropologiques. Les millions de Sénégalais laissés à eux-mêmes car n’ayant pas emprunté le circuit de l’école de la République ne se sentent pas concernés par un Etat qui n’aura pas contribué à leur essor social. La plupart d’entre eux finissent dans un secteur informel qui contrôle des pans entiers de notre économie et ne se considèrent aucunement redevables à l’Etat et l’assiette fiscale en paie un lourd tribut.

La chronologie des récents événements nous rappelle que seules deux institutions (l’une non écrite) existent et peuvent avoir l’initiative de la décision au Sénégal: le Président de la République dans une trop large mesure et les confréries dans une moindre mesure. Les autres pouvoirs malgré leur structuration d’un point de vue constitutionnel ont le malheur de subir le poids écrasant de celui qui a la prérogative de nommer à tous les emplois civils et militaires.
La technostructure de notre Etat souffre cruellement de l’invasion des profils politiciens qui ont un rapport peu enclin à s’accommoder de l’orthodoxie devant guider le service public.

Le Sénégal a longtemps été un grand malentendu, il est grand temps de fixer un cap consensuel né de questions fondatrices et essentielles avant que l’irréparable ne se produise. Nos clivages relèvent désormais de la flagrance avec la montée en flèche des communautarismes et le manque criard de confiance en l’appareil poltico-étatique à qui il revient d’administrer la cité et d’opérer les réajustements transformationnels de la société.
Il suffit d’analyser les positions antagoniques de ceux qui perçoivent l’affaire des talibés enchaînés comme une barbare maltraitance d’enfants et les autres qui y voient un passage obligé pour en faire des hommes meilleurs et capables de faire face aux vicissitudes de leur vie future pour savoir que des risques inquiétants pèsent sur nous tous du fait de nos divergences profondes sur des questionnements légitimes et fondamentaux.

Ce pays a besoin d’un dialogue constructif et inclusif devant fédérer les Sénégalais autour d’une dynamique consolidante de l’unité nationale à la place des conclaves entre partis politiques dont les termes de références généralement liés aux questions électorales intéressent plus ceux qui veulent conquérir ou conserver le pouvoir.

Sarakhe NDIAYE