NETTALI.COM - « Ndogou »* de la coalition « Apte » contre AG de la Coalition « Diomaye président ». Un « ndogou qui sonne finalement plus comme une réponse aux deux « ndogou » organisés par Diomaye Faye, d’une part avec les coordonnateurs départementaux de Pastef ; et d'autre part, avec les députés de la majorité.

Mais bien avant cela, il y’eut le fameux Téra meeting, censée donner quelques frayeurs au chef de file de la « coalition Diomaye ». Mais, à l’arrivée, elle sera sans conséquence, malgré la rencontre du PR avec le bureau politique du Pastef d'une part ; et avec Ousmane Sonko, d'autre part.  Diomaye Faye maintiendra non seulement Aminata Touré dans son rôle de coordinatrice, malgré le rapport sous la gouvernance Macky Sall brandi contre elle ; de même, l’accusation de surfacturation contre Abdourahmane Diouf, ne sera suivie d’aucun effet.

Puis ce fut l’étape des tournées économiques du président dans la zone sud en décembre 2025, puis dans la zone orientale (Tambacounda, Kédougou) au mois de février. En guise de réponse, le premier ministre sert une tournée politique dans le département de Guinguinéo, dans la même période.

En somme, une situation inédite de mésentente entre un président de la république et son premier ministre, pourtant issus de la même profession et unis par une relation amicale survenue plus tard et un compagnonnage partisan qui les a menés au pouvoir.

Au nom d’une « cohabitation douce »

La relation entre les deux était pourtant partie pour être des plus bienveillantes, se fondant sur le slogan « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko », créé dans le cadre de la campagne électorale, dans le but d’apporter une caution au candidat du Pastef d’alors, Bassirou Diomaye Faye. Il y avait aussi, au fil de l’exercice du pouvoir, tous ces messages de loyauté adressés à Sonko par le président de la république et selon lesquels, il pouvait « lorgner son fauteuil » ; il s’ « employait à l’installer au pouvoir » ; il voulait « un premier ministre super fort », etc. Mais c’était ne pas prendre en compte le fait que l’amitié est une chose, alors la gestion du pouvoir qui est autre chose, impliquait d’autres logiques assises sur des prérogatives constitutionnelles et la quasi difficulté d’exercer le pouvoir en duo, surtout avec un Ousmane Sonko, leader charismatique et à la forte personnalité.

Inutile de revenir sur les épisodes durant lesquels, Sonko a manifesté la volonté d’aller aux législatives sous la bannière Pastef, ses sorties pointant le manque d’autorité du président et son intention de mettre en veilleuse la coalition "Diomaye président". Sans oublier des prises de position de la part de membres de Pastef, sur un supposé pacte entre les deux, qui consistait à céder le pouvoir à Sonko au bout de deux ans, suivant une logique de transition.

La suite est une relation ponctuée de passes d’armes, sur fond de piques lancées par-ci par-là et d’accusations de trahison, avec des lieutenants qui s’en sont mêlés et agissant comme des snipers. Autant d’actes posés au finish qui sonnent comme un marquage à la culotte permanent dans le couple, pour emprunter un certain jargon footballistique, question de dire qu’aucune parcelle de terrain n’est laissée par l’un à l’autre.

Et lorsqu’Ousmane Sonko, dans sa communication, aborde la question de ses rapports avec Diomaye Faye sous l’angle de la « cohabitation douce », il n’est pas très loin de décrire une réalité vécue. Car alors, même si le Sénégal n’est pas inscrit dans le cadre d’un régime parlementaire, la situation actuelle fonctionne comme telle. Le PM Ousmane Sonko lui détient la majorité issue des législatives, au moment où le président de la république a en charge l’exécutif, le pouvoir de nomination, certaines prérogatives régaliennes, même si certains de ses actes doivent être contresignés par le PM.

Il devient dès lors difficile de savoir qui tient les manettes. Car alors si le premier ministre dont le maintien dans le gouvernement ne dépend que du décret du Chef de l’Etat, ose publiquement critiquer le président de la république, cela ne signifie qu’une chose : les deux se tiennent par la barbichette dans une logique de confrontation dans laquelle chacun s’amuse à faire peur à l’autre. En vérité, Ousmane Sonko qui est censé être sous l’autorité de Diomaye Faye ainsi que son fusible, renvoie l’image d’un PM tout puissant qui agit en toute liberté, alors que le PR, resté aphone sur bien des sujets, semble avoir pris du recul pour le laisser aller aux charbons. Sur la question de la dette par exemple, le PM est en première ligne et refuse la restructuration, sans que l’on sache clairement ce que pense réellement Diomaye Faye, même si l’on perçoit bien qu’il semble chercher une solution douce et sans polémique avec le FMI.

Comment par exemple expliquer la décision des députés de la majorité d’introduire ce mardi 24 mars 2026, une résolution de soutien au refus de restructuration de la dette sénégalaise (d'ailleurs finalement renvoyée), alors qu’il n’ y a pas une réelle nécessité pour l’Assemblée de légiférer sur le sujet, cela veut simplement dire que la « cohabitation douce » devient de plus en plus une réalité, avec une assemblée qui prend parti. Autrement dit, sous couvert d’appuyer le gouvernement, l’Assemblée pourrait être utilisée pour peser dans un rapport de forces interne, voire pour contraindre certaines orientations présidentielles.

Idem sur la grève des étudiants, les ponctions sur les salaires des enseignants, c’est le premier ministre qui est en roue libre. Sur d'autres sujets comme celui agricole, il a même eu maille publiquement à partir avec certains ministres. Le pire est que le gouvernement est divisé avec un PM qui a ses propres ministres et snobe royalement les autres sur qui il ne semble avoir aucune prise, tant ils ne semblent répondre que du président de la république.

Des dualités, il y’ en a eues dans l’histoire politique du Sénégal, mais jamais de cette nature-là et de cette ampleur-là. Si elles se manifestaient uniquement sur des positions de fond, on aurait pu dire. Mais dans ce duel, le débat est tellement au ras de pâquerettes qu’il en devient inquiétant. Dans le cas de Senghor-Mamadou Dia, les deux étaient élus et s’estimaient bénéficier chacun d’une certaine légitimité. Dans le cas Abdoulaye Wade- Idrissa Seck, Wade n’avait pas hésité à emprisonner son PM , en invoquant des raisons autres que cette dualité. Macky Sall a lui failli vivre la même expérience qu’Idrissa Seck dans une dualité sur le plan politique, mais qui a été stoppé au niveau de la police.

L’on se trouve finalement plongés dans une sacrée anomalie institutionnelle, à un point où on ne sait plus jusqu’où les propos du Premier ministre engagent réellement le Président de la République.

Mais en vérité, entre Diomaye Faye et Ousmane, il y a une vraie divergence dans l’approche de l’exercice du pouvoir. Ce sont en effet deux visions opposées qui s’affrontent : une vision républicaine de la gestion du pouvoir qui entend réconcilier le peuple, ne pas intervenir dans la marche de la justice et de gouverner avec tous les sénégalais ; une seconde vision, mais différente d’Ousmane Sonko qui cherche à opérer une rupture, casser le système, renforcer la logique de reddition des comptes, gouverner avec les sénégalais qui croient au projet, tout en imposant la prégnance du parti dans la gouvernance, pour ne pas dire du « parti-état ».

Dans l’un ou dans l’autre cas, la conséquence est de perdre de vue l’objectif de développement du pays, car il est devenu bien difficile de déceler les vraies options sur le plan économique, face à un secteur privé sans soutien et une question de la dette où l’on nage dans un flou total.

Les conséquences sont tout simplement désastreuses pour la gouvernance. Car alors cette dualité au sommet de l’état, révèle une sorte d’armée mexicaine où les décisions sont à l’opposé l’une de l’autre. Avait-on réellement besoin de faire tout ce tintamarre sur la question de la dette dite cachée ? A-t-on besoin, sur la récente question renégociation des contrats, de communiquer de cette manière-là, quelque légitime que puissent être les questions de souveraineté, avec un focus sur des équations de nationalisation ou de souveraineté, alors que le Sénégal n’a pas les moyens de certaines de ses prétentions ? Quels messages adressons-nous aux investisseurs qui peuvent trouver des alternatives ailleurs que sous nos cieux, au moment où si l’on se fonde sur la teneur du discours du PM, l’impression est laissée que le Sénégal vend une position incontournable avec ses ressources ?

C’est tout simplement l’image du Sénégal qui se retrouve ternie, tant elle renvoie celle d’un bateau sans capitaine et qui tangue à chaque fois que des sujets sensibles qui nécessitent confidentialité, mesure et gestion diplomatiques, sont portés sur la place publique.

Ousmane Sonko, en mode anticipation

La relation Diomaye-Sonko a en tout cas atteint un tel niveau de divergences qu’il est difficile de ne pas ressentir du désordre, de la cacophonie et de la dissonance permanents dans la gouvernance. Le phénomène ne manque pas d’ailleurs de conséquences sur le plan politique. Si Diomaye Faye a choisi de se concentrer sur sa coalition "Diomaye président", tout en restant membre du Pastef, Ousmane Sonko lui a aussi la sienne, la coalition APTE. Il a d’ailleurs engagé la bataille pour le contrôle de Pastef, mettant ainsi en place des structures qu'il est sûr de pouvoir contrôler. Depuis quelques jours, il a mis en branle la machine pour parachever les réformes, afin de disposer d’un appareil taillé sur mesure, de bâtir un Pastef complètement rénové, “dédiomayisé”.

De même, face aux spéculations politiques apparues ces dernières semaines, Ousmane Sonko, lors de son ndogou, s’est montré catégorique : il ne démissionnera pas de son poste de Premier ministre, rappelant au passage que seul le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, détient la prérogative constitutionnelle de mettre fin à ses fonctions. Une déclaration qui intervient dans un contexte où certaines voix au sein même de la majorité, évoquent un possible remaniement ou un départ volontaire du chef du gouvernement.

Ousmane Sonko a également abordé la question sensible d’une éventuelle dissolution de l’Assemblée nationale. Sans citer directement le président de la république, il a rappelé qu’il dispose lui aussi d’une coalition politique solide, laissant entendre qu’une telle décision pourrait modifier les équilibres politiques au sein de la majorité.

Questions de la dette, question casamançaise, renégociation des contrats, durcissement de la loi sur les actes contre nature, question justice et reddition des comptes, etc, autant de sujets que le premier ministre a embrassés dernièrement, comme dans une sorte de course contre la montre. Et même si l’on peut discuter du bien fondé de ses positions sur les différents sujets, dans ce contexte de divergences avec le PR, il y a comme chez lui une volonté d’adresser le message selon lequel, il a fait tout ce qu’il devait faire et dans la limite de ses pouvoirs. Une manière sans doute d’anticiper sur des récupérations de gains politiques à venir, voire pour se victimiser dans le cas d’une séparation avec le PR.

A l’heure du bilan, 2 ans après

Seulement, pendant que se mène une guerre des tranchées entre les deux têtes de l’exécutif, à l’heure du bilan après 2 ans d’exercice du pouvoir, l’on a du mal à percevoir le cap que prend cette gouvernance dont on nous avait vendu les vertus à travers l’agenda 2050, la rupture systémique et le fameux slogan « jub jubal, jubanti ». Si Ousmane Sonko et ses lieutenants ont passé le plus clair de leur temps, dans les premiers moments de la gouvernance, à tenter de salir la gouvernance de Macky Sall, avec l’histoire de la dette dite cachée et en dévoilant tous azimuts, de supposés cafards du régime, beaucoup d’observateurs ont compris que c’était aussi en même temps une manière de se donner un état de grâce, étant entendu qu’il est difficile de prédire à ce stade le cap qu’allait prendre la gouvernance. Ce n’est pas seulement l’ancien régime qui a fait les frais de ses diatribes, la presse, l’opposition, la société civile et la justice, sont tous passés à la trappe.

La reddition des comptes dont le PM avait fait son cheval de bataille, n’a pas produit les résultats escomptés, à tel point que lui-même ne se gêne plus pour marquer sa déception et son désespoir, tout en se défaussant sur la justice.

Si certains observateurs sont même allés jusqu’à assimiler la rivalité actuelle entre Diomaye et Sonko, de jeu politique pour divertir l’opposition, - ce qui est loin d’être plausible -, il reste que le temps passe, sans qu’on sente un frémissement de l’économie et un impact sur l'amélioration de la vie des populations. Une baisse des prix sur certaines denrées, l’électricité, le carburant, etc a été consentie, mais les taxes ultérieures découlant du programme de redressement économique et social, sont venues atténuer la portée de ces baisses. Pendant ce temps, la question de la dette plane toujours au-dessus de la tête des gouvernants, telle une épée de Damoclès. Les prévisions de croissance ne sont plus favorables au Sénégal dans l’espace Uemoa, où notre pays fait pâle figure derrière d’autres états jadis derrière lui.

C’est en tout cas une gestion routinière qui est notée pour payer des salaires, des dettes, un train de vie des gouvernants, avec des agences et structures redondantes dans leurs missions qui sont maintenues. Tout cela, sur fond de crises sociales aiguës, marquées par ces nombreuses taxes qui se sont abattues sur les populations et certains secteurs, sans oublier un front social sans cesse en ébullition dans la santé, la propreté, l’enseignement, l’université, etc.

Sur le plan économique, le secteur privé n’est pas soutenu, la dette intérieure peine à être payée, les investissements ne sont pas au rendez-vous, , alors que le secteur du bâtiment (avec les chantiers sur le littoral), gros employeur, avec une chaîne de valeurs très importante, avait été stoppé pour cause d’audit sur le foncier, avec finalement des licenciements à la clef.

Et même si des lois sont votées, notamment celles sur la protection des lanceurs d’alerte, l’accès à l’information, sur l’Ofnac, le Conseil national de régulation des médias qui remplace le Cnra, également sur le durcissement des infractions sur les actes contre nature, entre autres, la plupart a non seulement soulevé des polémiques, mais ces lois n’ont pas pour la plupart eu beaucoup d’impact sur la population et par rapport aux promesses tenues.

En tout cas, pour ces 2 ans, rien de bien croustillant à se mettre sous la dent. Bref, on n’est vraiment pas sortis de l’auberge. Mais la question est ce qu'il en sera du couple Diomaye-Sonko ? Il est en tout cas bien opérant qu'il faille trouver rapidement une solution pour nous sortir de cette cacophonie et rivalités sans bornes.

*ndogou : repas autour de la rupture du jeûne au début de la nuit.