NETTALI.COM - Lorsque les rapports entre deux personnalités politiques respectivement président de la république et premier ministre, issus du même parti politique, atteignent un certain niveau de défiance, de passe d’armes et de divergences, cela veut tout simplement dire que quelque chose s’est rompue dans les liens qui les unissent.
Et pourtant, dans leur relation, le président de la république Bassirou Diomaye Faye était allé jusqu’à déclarer publiquement que le premier ministre est devenu son ami. Il avait même par la force de la proximité, choisi la mère d’Ousmane Sonko comme marraine de sa fille. Qu’ils en soient aujourd’hui à se lancer des piques sur fond d’allusions, cela signifie tout simplement que la nature de leurs rapports a vraiment changé et empiré.
Comment par exemple, lors de l’assemblée générale de la « Coalition Diomaye président », lorsque le président Faye lance : « il faut être deux pour se disputer[...] », avant de poursuivre avec ironie : « lorsqu'un individu se lamente tout seul dans son coin, c'est ce que les wolofs appellent faire le bougon... Or, on ne peut empêcher personne de faire le bougon ».
De même, de noter que des quotidiens du 10 mars, ont repris des propos attribués au premier ministre Ousmane Sonko et présentés comme une réplique aux attaques de Diomaye et d’Abdourakhmane Diouf, en ces termes : « j’ai plus confiance aux femmes parce que je sais qu’elles ne trahiront jamais », l’on note bien qu’on n’est pas sortis de l’auberge.
Une relation en dents de scie
Et pourtant, pour peu que l’on remonte dans le temps, l’on se rendra compte que la relation entre les deux était bien partie sur une base de bienveillance et de complicité. Le président Bassirou Diomaye Faye cherchait par tous les moyens, à l’époque, à travers ses sorties, à donner des gages de loyauté ainsi que des faveurs à son premier ministre. Lors d’une interview de fin d’année par exemple, il répondait ceci, comme pour se justifier auprès de ceux qui l’accusaient d’être faible devant son PM : “Je ne m’efface pas, c’est que je n’embrasse pas trop. Parce que, qui trop embrasse, mal étreint ; je veux plus d’efficacité. C’est pourquoi je veux des DG forts, je veux des ministres forts, je veux un premier ministre super fort…” Le premier ministre, disait-il, ne lui pose pas de problème sous ce rapport. “Au contraire, je pense qu’il n’a pas assez de pouvoir ; je compte d’ailleurs le renforcer, parce que je veux être davantage aidé dans mes tâches pour plus d’efficacité et d’efficience. Ce n’est pas difficile à comprendre”, ajoutait-il, en réaction aux critiques. Ousmane Sonko pouvait même "lorgner son fauteuil" pour quelqu’un qu’il s’emploie à "faire arriver au pouvoir"
De même, face aux divergences entre l’opposition parlementaire et le chef du Gouvernement, le président de la République avait voulu trancher et fixer la date de la déclaration de politique générale pour le 13 septembre 2024. Ce qui n’avait pas laissé ses détracteurs indifférents. Mais en vérité, le premier ministre ne tenait pas du tout à faire face à l’assemblée nationale dominée par la majorité sortante de Benno Bokk Yaakaar. Dans la foulée, le PR faisait une sortie et annonçait la dissolution de l’Assemblée nationale le 12 septembre. Diomaye avait fini par dissoudre l’assemblée, comme annoncé par son puissant PM.
Il y eut aussi l’épisode de la nomination au poste de PCA de la SN HLM de Samba Ndiaye, cet ancien DG limogé par Macky pour s’être opposé à son 3ème mandat. Ousmane Sonko qui s’y opposera avant de proposer des « mesures correctives » dans le but d’apaiser les militants, suite à une fronde de ses lieutenants, aura finalement gain de cause, cette nomination n’ayant jusqu’ici jamais été effective. Interpellé par la suite sur les « mesures correctives » annoncées par son PM, Diomaye Faye avait rétorqué que ces propos étaient du Premier ministre et non de lui. Une manière d’esquiver le sujet.
Le point culminant de la relation a été atteint en juillet 2025, à la suite de la décision rendue par la Cour suprême dans l’affaire Mame Mbaye Niang. Ce jour-là, Sonko avait vidé tout son sac sur la Justice et indirectement sur le président de la République.
Qui ne se rappelle pas de sa virulente sortie au cours de laquelle, il avait pointé "le manque d’autorité de Diomaye", lui demandant de le laisser faire s’il ne pouvait pas gouverner. Lors du conseil national de son parti, le chef du Pastef s’en prend directement au président de la République. “Ce qui se passe, il peut y mettre un terme s’il le veut et je le lui ai dit clairement. Si j’étais Président, ces gens n’allaient pas parler ainsi de moi.” Ousmane Sonko ne s’en limite pas. Il s’insurge aussi contre le fait que certains aient tendance à présenter le Président Faye en homme de paix, discipliné et discret, lui le belliqueux…. “…Si c’est ça ne pas aimer la paix, sachez que nous sommes venus au pouvoir dans la confrontation… Ce que nous sommes en train de dire, nous l’avons dit entre quatre murs au Président, mais il n’y a pas eu de solution ; nous l’avons dit en Bureau politique, pas de solutions… C’est pourquoi je le dis ici aujourd’hui”, se justifiait le président de Pastef, soulignant que personne n’est plus discipliné et discret que lui.
Lors d’une question d’actualités à l’Assemblée nationale, il évoque " un besoin de clarifications " entre les deux et estime même qu’ "aujourd'hui, tout est clair ", ajoutant que "tout se passe bien entre nous, il n'y a aucun problème" et que "chacun peut avoir sa démarche politique.".
Au-delà de ce qui apparaissait comme une entente de façade, il était difficile de comprendre pourquoi Ousmane Sonko avait ressenti un tel besoin de préciser qu’il "ne travaille pas pour le Président Bassirou Diomaye Faye, mais pour le Sénégal", soulignant même au passage qu’il "est sous sa tutelle, et que tous ses actes seront attribués à son mandat". Il y avait en effet chez lui, comme une position de premier ministre qu’il vit mal pour le leader charismatique du Pastef qu’il est et qui devrait dicter la ligne de la gouvernance via le parti.
Passes d’armes à distance
Du côté des alliés du président Faye, ce ne sont pas les sorties, comme pour répondre aux attaques contre Diomaye qui manquent. Comme lors que le leader d’Awalé Abdourahmane Diouf déclare que le président Bassirou Diomaye Faye "n'est pas le président d'un parti " mais " le président d'un pays ". Dans une salle comble du Cices, lors de l’anniversaire de son parti, il invite à l’union et à ne pas sous-estimer le rôle des mouvements soutenant le président. “Il y a la légitimité principale et les légitimités secondaires. Personne ne doit minimiser ceux qui sont dans Diomaye Président”, avait-il ajouté, comme pour répondre à Waly Diouf Bodian.
Le ministre Diouf demande alors à toute la salle de se lever pour un standing ovation au président Bassirou Diomaye Diakhar Faye, vantant au passage sa capacité d’écoute extraordinaire, à comprendre très vite les enjeux et son ouverture d’esprit. Il n’hésite pas à scander un " Ass mooy Diomaye, Diomay mooy Ass " qui n’est pas sans rappeler le " Sonko Mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko ", estimant qu’ " on doit laisser le président rester à équidistance de la justice. Son rôle n'étant pas de donner des ordres à la Justice, mais plutôt de réconcilier les Sénégalais."
Lors du Téra meeting organisé sur le parking du stade Léopold Sédar Senghor, Ousmane Sonko qui n’est pas homme à laisser passer certaines attaques sans broncher, choisit d’accabler Abdourahmane Diouf qu’il accuse de surfacturation, sans oublier Aminata Touré, en citant un rapport sous l’ère Macky. L’on a bien compris qu’il visait, à partir de là, les deux alliés de Diomaye Faye qu’il considérait comme les piliers de "Diomaye président ". Des accusations qui ne seront pas suivies d’effets.
Face aux critiques l’accusant d’hégémonisme, Ousmane Sonko a choisi de clarifier certaines choses. “PASTFE ne refuse pas de travailler ni de coaliser. Ce que nous refusons, c’est que quelqu’un vienne vouloir être à la tête de PASTEF, alors que PASTEF a tout le poids”, a-t-il martelé pour marquer son territoire. Selon lui, certaines alliances ne cherchent pas la synergie, mais le pourrissement de l'intérieur, fustigeant au passage les nouveaux venus de 2024 qui seraient, selon ses calculs, responsables de 95 % du “bruit” médiatique actuel. Cette exigence de loyauté ne ferme pas pour autant la porte aux collaborations historiques. Le Premier ministre s'est alors appliqué à rappeler que son parti s’est construit sur une culture de fusion dès 2015, citant les partenariats avec des figures telles que Cheikh Tidiane Dièye ou Aïda Mbodj comme des modèles de réussite. Pour prouver cette volonté de partage, il a mis en avant l'attribution de postes stratégiques, tant à l'Assemblée nationale qu'au sein du gouvernement, à des alliés de la première heure. “Il ne faut pas qu’on nous présente comme des gens qui ne veulent pas coaliser”, a-t-il ainsi plaidé, soucieux de briser l'image d'une formation hermétique. Toutefois, à qui veut l'entendre, le chef du Pastef entend défendre corps et âme la vision de sa formation politique au sein du régime. “Le Président revendique son appartenance au PASTEF, le Premier ministre aussi, et la plupart des ministres également. Tant que je serai Premier ministre, la gouvernance reflétera la vision du PASTEF”.
Lors de la récente Assemblée générale de la « coalition Diomaye », le ministre Abdourahmane Diouf a tenu à répondre aux critiques formulées, il y a quelques mois par le Premier ministre Ousmane Sonko. Il a ainsi rappelé le rôle déterminant de cette plateforme politique dans l’élection du président Bassirou Diomaye Faye. « Personne ne pourra réécrire l’histoire. C’est la coalition Diomaye Président qui a élu le président Diomaye Faye », déclare-t-il. Une prise de position qui intervient en réaction à des déclarations d’Ousmane Sonko, qui a affirmé que 90 % de l’électorat ayant porté Diomaye Faye à la présidence, provenait de Pastef, minimisant ainsi le poids des alliés de la coalition.
Abdourahmane Diouf conteste en effet cette lecture des faits, estimant que la victoire à la présidentielle est d’abord celle d’une coalition large. Selon lui, cette dynamique a ensuite favorisé la victoire de la majorité lors des élections législatives. « C’est d’ailleurs cette victoire qui leur a permis de remporter ensuite les législatives. On sait tous qu’au Sénégal, le vainqueur de la présidentielle remporte aisément les législatives », a-t-il soutenu.
Profitant de cette tribune politique, le ministre ne s’arrête pas là puisqu’il lance un appel et anticipe en faveur d’une candidature de Bassirou Diomaye Faye à l’élection présidentielle de 2029. « Nous ne te demandons pas ton avis. Tu peux y réfléchir, mais nous, nous vous avons choisi pour nous représenter », a-t-il affirmé.
Une sortie qui pourrait raviver les tensions au sein de la majorité, surtout que le ministre a déjà été accusé par certains militants proches de Pastef de chercher à fragiliser le tandem Diomaye–Sonko à la tête de l’État.
Finalement, autant de déclarations et d’actes qui illustrent les lignes de fracture apparues dans le temps au sein de la coalition au pouvoir, entre les partisans d’un leadership centré sur Pastef et ceux qui revendiquent un rôle déterminant des alliés dans la victoire de 2024. Mais au-delà c’est dans la relation Diomaye-Sonko que cela a un impact considérable.
L’équation du résultat dans une telle ambiance de division et de dissonances
Il sera en tout cas bien difficile de comprendre les propos du président de la République qui a indiqué, lors de la fameuse AG, que la vraie sagesse consiste à ne pas répondre aux attaques pour se focaliser exclusivement sur son travail. Comment imaginer que cette ambiance conflictuelle et de confrontation n’ait pas d’impact négatif sur la gouvernance ? Comment arriver à produire du résultat dans cette ambiance faite de dissonances et d’actes opposés ?
Le président prend une position sur le plan diplomatique, le premier ministre en adopte une différente. Comme dans le dossier relatif à l’affaire Emballo. Dans nos rapports avec le FMI idem, leurs violons ne s’accordent pas non plus.
L’on est en effet comme dans une sorte de course folle vers 2029 aux contours pas très clairs, où chacun des deux essaie de tirer la couverture sur lui. Deux visions opposées s’affrontent ainsi : une vision républicaine de " gardien de la constitution ", "le seul type de gardien reconnu " par Abdourahmane Diouf et Cie et dans laquelle, l’on essaie de réconcilier le peuple, de ne pas intervenir dans la marche de la justice, tout en gouvernant avec tous les sénégalais ; une seconde vision de « gardien de la révolution » dans laquelle, l’on cherche à opérer une rupture, casser le système, renforcer la logique de reddition des comptes et gouverner surtout avec les sénégalais qui croient au projet, sans oublier la prégnance du parti dans la gouvernance.
Dans l’un ou dans l’autre cas, la conséquence est de perdre de vue l’objectif de développement du pays, car il est devenu bien difficile de déceler les vraies options sur le plan économique, face à un secteur privé sans soutien et une question de la dette où l’on nage dans le flou total.
Il y a en vérité beaucoup de goulots d’étranglements qui empêchent cette gouvernance de fonctionner. N'aurions-nous pas pu réformer la justice après les fameuses assises du début de la gouvernance ? N’aurions-nous pas pu procéder par doses homéopathiques, en réformant progressivement. Réformer par exemple l’article 28 du code de procédure de pénale qui fait injonction au procureur de suivre les injonctions du ministre de la justice lorsqu’il est demandé de poursuivre ? Introduire le juge de la détention et des libertés aussi ? Nous n’en serions sans doute pas à nous préoccuper des poursuites des procureurs sous l’autorité du ministre de la justice.
Et lorsqu’on arrive à une situation où le premier ministre peut tancer publiquement des ministres, alors qu’il est censé, en tant que supérieur hiérarchique des ministres, faire preuve d’un peu plus de hauteur et de solidarité gouvernementale dans un attelage dont il est le chef, que peut-on attendre comme résultats ? Si lui-même en arrive à être contredit par le ministre des finances et celui de l’économie sur la question de la dette dite cachée, que peut-on penser de son niveau d’autorité ?
Une situation qui n’est à terme productrice de rien de bon, si ce n’est de la dissonance à tous les étages et de l’inaction en cas de prises de décisions qui ne vont pas dans le même sens en termes d’applications.
Comment peut-on comprendre qu’un député Cheikh Bara Ndiaye fut-il un parlementaire issu de la majorité émanant du Pastef, puisse s’en prendre de manière aussi irrespectueuse au président de la république sur la foi d’analyses biaisées et subjectives ? Comment concevoir les insultes proférées contre le président de la république dans les réseaux sociaux ?
Mais comme le retrace à sa Une, le quotidien « Direct News » du vendredi 13 novembre, « tout a démarré le 14 juillet (après les déclarations de Sonko au King Fahd intervenues le 11 juillet), Sonko aurait affirmé à Diomaye "mane ma tass sa coalition, si législatives yi lako tass" (j’ai fait imploser la coalition depuis les législatives) ; la réponse de Diomaye fut alors : "je prends acte, mais vous savez que je sais structurer une organisation." C’est à partir de ce moment, renseigne le journal, que Diomaye a décidé de reprendre en main la « coalition Diomaye ».
Le quotidien de poursuivre en écrivant que "les révélations d’Ousmane Sonko au meeting sur la coalition, n’ont pas fait l’objet de discussion préalable entre lui et Diomaye ", d’après ses renseignements. « Direct News » citant toujours des témoins, lors de la réunion du bureau politique du 24 octobre, de poursuivre : "Sonko a dit topato wouma coalition, mane Pastef lay gérer " (je ne m’occupe que de Pastef, pas d’une quelconque coalition), ajoutant que "même dans Pastef, personne ne comprend pas que Sonko veuille imposer un bras de fer inutile pour une coalition pour laquelle, il ne s’est jamais intéressé et qu’il dit même avoir fait imploser."
Toujours est-il que dans cet affrontement à distance, il y en a pour crier à la trahison de Sonko par Diomaye parce que, selon eux, l’actuel Premier ministre, en tant que chef du parti, l’avait désigné pour en faire son candidat ; d’autres par contre qui se disent témoins de l’histoire, comme le parti Visa Les citoyens, membre de la Coalition Diomaye Président, a tenu un point de presse pour, dit-il, "mettre fin une bonne fois pour toutes aux manipulations et contre-vérités" qui circulent au sujet de la candidature du Président Bassirou Diomaye Faye à l’élection 2024. Déthié Diouf est ainsi revenu sur les conditions dans lesquelles le mandataire national Amadou Bâ avait obtenu le précieux sésame. Pendant ce temps, dit-il, Pastef avait déjà établi une hiérarchie d’investiture : Ousmane Sonko comme premier choix, Habib Sy comme deuxième et Cheikh Tidiane Diéye en troisième position. Tous bénéficiaient, dit-il, du parrainage des élus à l’exception du dernier. Bassirou Diomaye Faye n’avait bénéficié d’aucun parrainage des militants de Pastef. Il avait d’ailleurs était recalé dans un premier temps par le Conseil constitutionnel, qui lui avait donné 48 heures pour compléter ses parrainages restants.
En somme, l’on assiste à des lectures différentes de la situation conflictuelle et des histoires du Pastef racontées en fonction de la vérité qu’on veut asseoir ; ou des thèses sur un Diomaye membre fondateur de Pastef qui a fait venir Ousmane Sonko et un Ousmane Sonko qui a fait élire Diomaye, voire qui n’en voulait pas du tout comme candidat avec comme conséquences des accusation de trahison contre Dioamye par les pro Sonko. L’on finit même par se perdre dans le cap que prend le compagnonnage et la gouvernance. Qu’Ousmane Sonko en arrive aussi à théoriser une « cohabitation douce » avec le Président, alors que le Sénégal n’est pas dans le cadre d’un régime parlementaire, monte qu’on s’oriente inéluctablement vers un affrontement ou chacun s’amuse à faire peur à l’autre. La question est plutôt de savoir où tout cela peut-il nous mener, si ce n’est droit au mur ?






