CONTRIBUTION - Il y a moins de deux ans, le Sénégal vivait un moment historique rare sur le continent africain : deux hommes sortis de prison, portés par une vague populaire de rupture, accédaient au pouvoir avec une majorité écrasante et la promesse solennelle d'une gouvernance nouvelle. « Diomaye moy Sonko » — Diomaye est Sonko — résumait en trois mots ce que le peuple sénégalais avait choisi : non pas un homme, mais un projet ; non pas un leader, mais un tandem. Aujourd'hui, ce slogan fondateur et federateur semble s'essouffler au grand désarroi du citoyen et la Nation retient son souffle. **

I. LA FRACTURE AU SOMMET : ANATOMIE D'UNE RUPTURE ANNONCÉE**

L'année 2025 restera gravée dans la mémoire collective nationale en raison des divergences apparues au sommet de l'exécutif entre le chef de l'État et son Premier ministre Ousmane Sonko. Ces tensions ont éclaté publiquement le 10 juillet 2025, à l'occasion de l'installation du Conseil national du Pastef, lorsque Sonko dénonça le silence du Président face aux attaques répétées dont il estimait être la cible. Le casus belli décisif surgit en novembre 2025.

La décision de Bassirou Diomaye Faye de nommer Aminata Touré, ancienne ministre de Macky Sall, à la tête de la coalition présidentielle a suscité de vives critiques au sein du Pastef. J’avais publiquement interpellé Mimi Toure de plutôt décliner. Alors qu'Ousmane Sonko avait affirmé publiquement lors de son meeting de Tera du 8 novembre qu'il n'y aurait pas de changement à la tête de la coalition, le Président Diomaye, par une lettre du 11 novembre, mit fin à la mission de Madame Aïda Mbodj — proche alliée de Sonko — La réponse du Pastef fut cinglante : le parti d'Ousmane Sonko estima que le chef de l'État n'avait tout simplement pas le pouvoir de prendre une telle décision, affirmant ne partager avec Aminata Touré « ni les mêmes valeurs ni les mêmes principes » Le 7 décembre 2025, lors de la Journée des Martyrs, Ousmane Sonko admit sans équivoque ses divergences avec le Président, devant une foule de militants. Le slogan originel « Diomaye moy Sonko » s'était désormais inversé dans la rue en « Diomaye du Sonko » — Diomaye n'est pas Sonko.

**II. UNE DIVERGENCE DE NATURE, PAS SEULEMENT DE MÉTHODE**

Il serait réducteur de ramener cette crise à une simple querelle d'égos politiques à une bataille de positionnement pour 2029. La fracture est plus profonde, plus structurelle à mon humble avis. J'espère beaucoup me fourvoyer. Sonko présente une orientation politique dominante au sens de la valeur centrale comme levier de transformation. Diomaye manifeste une orientation davantage sociale et théorique, privilégiant la cohésion et la légitimité institutionnelle sur l'affirmation de puissance.

Ces orientations différentes expliquent non pas un désaccord sur les fins — les deux partagent le projet souverainiste et panafricaniste — mais une divergence profonde sur les moyens, le rythme et la méthode. Le Président Faye semble privilégier le dialogue et la préservation de l'unité nationale, agissant avec prudence dans les réformes judiciaires et le traitement des dignitaires de l'ancien régime.

Le Premier Ministre Ousmane Sonko, lui, reproche une dérive technocratique éloignée des idéaux du projet initial.

Sur le terrain économique, la divergence est tout aussi nette. Le Sénégal traverse une période économique délicate. Ousmane Sonko adopte une position ferme face aux propositions de restructuration du FMI, refusant certaines mesures jugées inacceptables, tandis que Bassirou Diomaye Faye privilégie une approche plus diplomatique, visant à rassurer les marchés. Deux visions du souverainisme s'affrontent : l'une radicale et populiste, l'autre pragmatique et institutionnelle.

**III. LE PASTEF ENTRE LOYAUTÉS CONTRADICTOIRES**

La coalition « Diomaye Président » est clairement divisée. Une dynamique « Pro-Sonko » s'oppose à une dynamique « Pro-Diomaye », aggravant la crise. Le Bureau politique du Pastef a réaffirmé sa volonté de restructurer la coalition en plaçant le Pastef au centre, refusant de reconstruire avec des dignitaires recyclés de l'ancien régime de Macky Sall. La question de la légitimité populaire cristallise les tensions internes.

Lors des dernières élections législatives, le Pastef sous la direction de Sonko a remporté 130 des 165 sièges, et beaucoup de ces députés ont affirmé leur loyauté envers le Premier ministre. Si Diomaye venait à rompre avec le noyau dur du Pastef, sa coalition « Diomaye Président » aurait du mal à rivaliser avec la légitimité populaire d'Ousmane Sonko, au Sénégal et dans la diaspora, et pourrait peiner à faire voter des lois importantes avant la prochaine présidentielle de 2029.

Des médiateurs de bonne volonté sont intervenus pour tenter d'aplanir les différends, notamment des membres de la société civile, des marabouts, et même des proches des familles des deux hommes. Mais selon la presse sénégalaise, le fossé Diomaye-Sonko continuerait de se creuser.

**IV. LES RÉSEAUX SOCIAUX : AMPLIFICATEURS D'UNE CRISE, FOSSOYEURS DU DIALOGUE**

Dans cette confrontation, les réseaux sociaux jouent un rôle aussi puissant que pernicieux. Facebook, Twitter/X, TikTok et les groupes WhatsApp ne se contentent pas de relayer l'information : ils la fabriquent, l'amplifient et la polarisent. Les militants des deux camps s'y affrontent avec une virulence qui rend tout espace de nuance impossible. Chaque déclaration présidentielle est accueillie par des « Vive Diomaye, à bas Sonko » ; chaque discours du Premier ministre suscite l'opération inverse.

Cette polarisation numérique a un effet réel et documenté sur les positions des leaders eux-mêmes. Conscients de la puissance de leurs bases respectives sur les réseaux, ils sont tentés de durcir le ton pour ne pas paraître faibles aux yeux de leurs partisans. La radicalisation de la base devient ainsi un carburant pour l'escalade au sommet.

Ce cercle vicieux transforme une divergence politique — normale et saine dans toute démocratie — en crise d'État potentielle. Le citoyen ordinaire, bombardé de montages, de rumeurs et de prises de position partisanes, perd de vue l'essentiel : l'intérêt supérieur de la Nation sénégalaise.

**V. L'ALERTE ROUGE : LE SÉNÉGAL NE PEUT PAS SE PAYER LE LUXE DE CETTE CRISE**

C'est ici que réside le danger le plus grave. La querelle Diomaye-Sonko ne se déroule pas dans un contexte de stabilité et d'abondance. Elle éclate au pire moment possible pour les finances publiques sénégalaises. La dette totale du secteur public et parapublic du Sénégal atteignait 132 % du PIB à la fin de 2024, dont environ 4 % en arriérés intérieurs. Cette pression sur les finances publiques continue de peser lourdement sur les relations entre Dakar et ses partenaires financiers internationaux. Un audit de la Cour des comptes a mis en lumière une manipulation des données budgétaires sous l'ancienne administration, révélant que le déficit budgétaire réel avait dépassé de près de 5 points de PIB les chiffres officiellement communiqués entre 2019 et 2023. Entre 2026 et 2028, le Sénégal devra faire face à un service de la dette estimé à 14 870 milliards de FCFA, soit près de 6 000 milliards de FCFA par an nécessaires pour honorer les besoins de refinancement — ce qui explique la prudence persistante du FMI. Bank of America a averti en décembre 2025 qu'un moratoire sur la dette extérieure, suivi de négociations de restructuration, apparaît comme le scénario le plus réaliste vers fin 2026. Sans soutien du FMI, le pays pourrait difficilement couvrir ses besoins financiers pour les 2e, 3e et 4e trimestre 2026. Mais est-ce pertinent?

Le Premier est convaincu du contraire car accepter une restructuration revient à confirmer que l’Etat du Sénégal serait en défaut de paiement! Et ca Sonko n'accepte pas un tel schéma. Il incite plutôt les sénégalais à relever le défi avec le Gouvernement Diomaye ! Dans ce contexte, une rupture ouverte entre les deux têtes de l'exécutif enverrait un signal catastrophique aux marchés, aux investisseurs et aux institutions de Bretton Woods. Elle fragiliserait la position de négociation du Sénégal, compromettrait l'accès aux financements extérieurs et porterait préjudice aux millions de Sénégalais qui attendent, impatiemment, les dividendes de la rupture promise. Et je parie que ceux-là qui prônent la restructuration auraient dû pain béni pour étayer leur argumentaire!

**VI. LES POINTS DE CONVERGENCE : UNE BASE COMMUNE QU'IL FAUT PRÉSERVER**

Il serait injuste et inexact de ne voir dans ce tandem que le choc. Les deux hommes partagent un socle idéologique réel et indéniable. Tous deux s'inscrivent dans un projet souverainiste, panafricaniste, résolument tourné vers une révision des termes de l'échange avec les partenaires étrangers. Tous deux ont payé un prix personnel élevé pour leur engagement. Tous deux bénéficient d'une légitimité démocratique incontestable. Le Président Diomaye Faye a lui-même affirmé : « Je ne ferais jamais de mal à Sonko et il ne me fera jamais de mal », tout en défendant ses choix institutionnels. Ce sont là les fondements d'un dialogue possible, d'une réconciliation nécessaire.

**VII. CE QUE LA NATION EST EN DROIT D'EXIGER**

L'intérêt supérieur de la Nation sénégalaise ne saurait être l'otage des ambitions personnelles, des calculs électoraux pour 2029, ni des injonctions des bases militantes sur les réseaux sociaux. Le Sénégal a besoin, aujourd'hui, d'un exécutif uni, cohérent et crédible aux yeux du monde. Il a besoin que ses deux dirigeants comprennent que la grandeur d'un homme d'État se mesure non pas à sa capacité à dominer son allié, mais à sa capacité à se dépasser lui-même pour servir son peuple.

Que le Président exerce pleinement son autorité constitutionnelle, avec sérénité et hauteur.

Que le Premier ministre canalise son énergie combative vers les réformes que les Sénégalais attendent.

Que les partisans des deux camps comprennent qu'un Sénégal divisé au sommet est un Sénégal affaibli à la base. L'histoire jugera ces deux hommes non pas sur leurs discours de rupture, mais sur ce qu'ils auront construit — ou détruit — ensemble. *« Un peuple qui se divise sur des questions de personnes, lorsque la Nation est en danger, donne à ses adversaires la seule arme dont ils ont besoin. 💬 **Et vous, citoyens sénégalais de l'intérieur et de la diaspora — pensez-vous que le dialogue est encore possible ? Que doit primer : la cohérence du projet ou la hiérarchie des egos ?** *Partagez, débattez, mais toujours dans le respect de l'intérêt supérieur du Sénégal 🇸🇳

* Xavier DIATTA, Citoyen