NETTALI.COM - Tous les espoirs de libération des 18 supporters sénégalais étaient placés dans la présence du Premier ministre Ousmane Sonko , à la 15e session de la grande commission mixte sénégalo-marocaine. Il s’était d’ailleurs largement épanché sur les tensions qui ont résulté de la finale de la Coupe d’Afrique des nations, expliquant que ce voyage “n'est pas un voyage d'apaisement", mais plutôt "un voyage de confirmation, de dépassement et de refondation du lien à la hauteur de deux nations qui se respectent".

Il avait même fait savoir que les travaux "doivent sceller un avenir commun, réaffirmer que l'amitié sénégalo-marocaine est plus forte que les émotions”. Et auparavant, Ousmane Sonko avait tenu à faire noter que “les dérapages observés ne doivent être ni niés ni dramatisés. Ils doivent être requalifiés comme des excès émotionnels produits par la ferveur et non comme des facteurs politiques ou culturelles

Mais, à l’issue, malgré les présences du président de la Chambre des représentants, Rachid Talbi El Alami, le président de la Chambre des conseillers, Mohamed Ould Errachid, le conseiller du roi, Omar Kabbaj, le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, Nasser Bourita et l’ambassadeur du Royaume du Maroc au Sénégal, Hassan Naciri, le premier ministre ne récoltera que la signature de 17 nouveaux accords signés venant s’ajouter aux 140 déjà existants entre les deux États.

Des rumeurs avaient même circulé sur la libération des supporters, dans les réseaux sociaux, suite à la rencontre du premier ministre avec la communauté sénégalaise. Mais, lors de l’annonce du report de l'audience des supporters, beaucoup d'acteurs des réseaux sociaux s'étaient rendus compte qu'il n'en était rien de tout cela.

Les signaux d'un procès inéquitable émis depuis le début 

En vérité, dans cette affaire, tout dans l’attitude des Marocains, touchés dans leur orgueil et leur dignité, laissait percevoir qu’ils n’allaient pas nous faire de cadeaux. Ils avaient, au regard des actes posés, décidé de rejouer la finale sur le terrain de l’arbitrage et celui judiciaire. Comme ce recours devant la Caf et cet appel devant le comité exécutif, sans oublier ces nombreux reports du procès initialement prévu le 29 janvier à Rabat, après un premier renvoi au mardi 5 février, suivi de celui du 12 février pour cause de grève des avocats et finalement tenu au 19 février, date à laquelle, le sabre royal bien ferme s’est abattu sur nos 18 supporters avec ces peines variant de 3, 6 et 12 mois, avec des amendes à l’appui.

Il faut dire que ces derniers étaient dans le flou total, dans cette bataille perdue d'avance, face à un royaume qui ne digère toujours pas la débâcle de Rabat. Seuls les posts sporadiques de Me Kabou permettaient à peine de ne pas oublier, ces vaillants supporters.

Faut-il aussi le préciser, à aucun moment de la procédure, la justice marocaine ne leur a donné de garanties d’un procès équitable. Ce qui avait d’ailleurs accentué l'inquiétude des familles des supporters en détention, plongées dans l'incertitude la plus totale, ne maîtrisant ni les conditions de détention ni le sort qui leur serait réservé, alors que la question d’une assistance digne de ce nom était sans cesse posée. Les supporters avaient d'ailleurs fini par se déclarer en grève de la faim, le vendredi 6 février, si on en croit un message transmis à l’AFP par leur avocat, Patrick Kabou. Il y'eut aussi cette intention des supporters de ne pas se présenter devant un juge sans au préalable savoir, ni comprendre les éléments de l'accusation. Puis arriva l’étape de la revendication à ce que la communication des infractions qui leur sont reprochées, soit faite dans une langue qu'ils comprennent, jusqu’à la réclamation par les supporters, leur droit logique et naturel à leur avocat d'accéder librement au Tribunal de Première instance de Rabat, leur droit logique et naturel de s'entretenir avec leur avocat en prison et dans les geôles du Tribunal de Première instance de Rabat avant les audiences, et le suivi médical nécessaire en prison.

Une détention qui commençait à durer, avec du dilatoire à tous les étages. Et le mercredi et jeudi 4 et 5 février, le député Tahirou Sarr nous apprenait que selon certaines informations, Macky Sall se serait impliqué dans leur libération.

Un verdict très mal perçu

Une affaire qui a fini par virer à la prise d'otage et à la vengeance. Et il a suffi de lire les Unes pas du tout amènes de la presse quotidienne sénégalaise du vendredi 20 février, sur la justice marocaine, pour se rendre compte que le verdict du jugement est globalement mal perçu sous nos cieux : tantôt considéré comme une « vengeance », tantôt comme une « prise d’otages », voire même « une main lourde qui s’est abattue sur nos supporters» ou encore  ces peines considérées comme « le trophée marocain ».

Et un journal « Direct news » s'est même posé les questions que beaucoup se sont posées. A savoir si « les 18 sénégalais détenus au Maroc seraient abandonnés ? » avec le commentaire suivant : « cela fait un mois qu’on nous fait croire que la question se traitait au sommet de l’Etat. On peut dire sans risque de se tromper que le sommet n’a finalement pas réglé l’équation… », que « L’Etat du Sénégal a brillé par son mutisme, aucun communiqué officiel émanant ni de la présidence ni de la primature. Comble du paradoxe, au moment où nos compatriotes croupissaient en prison, la fédération fêtait la 2ème coupe d’Afrique de nos Lions en faisant le tour du Sénégal » ;

Des marocains coupables de rien ! Et pourtant...

Voudrait-on nous faire croire que dans cette affaire, il n'y aurait aucun Marocain coupable de quoi que ce soit ? Que les hostilités ont été déclenchées par les Sénégalais qui ont subitement décidé de se livrer à du hooliganisme ? Qu’en est-il des stadiers et des supporters marocains que l’on a vu à travers les médias et ces images, jeter des chaises sur les supporters sénégalais qui ont finalement été obligés de se défendre ?

Une posture de la justice marocaine qui ne fait que confirmer l'argument de la vengeance que la partie marocaine aura bien du mal à écarter de ce procès qui n’a été équitable à aucun moment de la procédure.

Car en vérité, des abus de la partie marocaine, il y’en a eu énormément dans cette Can. Comment oublier cette « guerre des serviettes » ? Avec un Yehvann Diouf, doublure du gardien du Sénégal, pris en chasse et traîné sur le sol par des stadiers et ramasseurs de balle, alors qu’ils cherchaient à subtiliser la serviette du gardien Edouard Mendy. Et ces actes, ils n’étaient pas assez graves ? Qu'a fait pendant ce temps l'organisation pour protéger l'intégrité physique du joueur menacée ? Et que dire de l’attitude du joueur Ismael Saibari qui se tenait devant Yehvann afin de l’empêcher de protéger les serviettes de Mendy qui pourtant lui servaient juste à s’essuyer les gants et le visage à cause de la pluie ? Des images affligeantes relayées par les réseaux sociaux qui n’ont apparemment choqué personne parmi les autorités de la Caf ! Et pas même les autorités marocaines qui devaient plutôt se soucier d’une organisation parfaite et de l’image que le Maroc renvoyait au monde entier.

Ce qui a d’ailleurs été le plus étonnant dans cette affaire, c'est le fait que la Caf ait attribué le prix du fair-play à Achraf Hakimi pour le compte du Maroc, alors que le même capitaine du Maroc avait lui-même participé à la mascarade en subtilisant la serviette d’Edouard Mendy, avant de la balancer derrière les panneaux publicitaires.

Dans cette Can où le Maroc a tout fait pour gagner au forceps, avec la complaisance manifeste de la Caf sur la question de l’arbitrage, jusqu’à ce parti pris flagrant d’Infantino, ce si encombrant invité d’honneur, les Sénégalais qui n’ont pas accepté ce que d’autres équipes ont laissé passer sans brocher, ont semblé avoir arraché aux Marocains, cette coupe qu’ils avaient planifié de gagner sur leurs terres, surtout après ces investissements colossaux et 50 ans de disette. Il fallait dès lors des bouc-émissaires qu’ils ont trouvé chez nos supporters qui n’ont fait que se défendre vaillamment face à ce qui n’était rien d’autre qu’une agression.

Depuis l’attitude du roi Mouhamed VI qui n’a pas pris le soin de féliciter le Sénégal, jusqu’à celle bien condescendante et arrogante de son frère Moulay qui n’a même pas daigné remettre la coupe, se contentant de l’effleurer, autant de signes qui devaient nous prévenir de la colère mal contenue des officiels qui ont pêché par orgueil pur et simple.

Une expérience qui doit nous servir de leçon 

Notre expérience avec le Maroc ne nous révèle qu’une chose, cette fraternité tant déclamée dans nos rapports, n’est vraie qu’à l’aune des intérêts économiques du Maroc. C’est pourquoi, il est grand temps de sonner, pour ce régime qui se veut souverainiste, la fin progressive des rapports trop déséquilibrés qui finissent par même ressembler à de la faiblesse.

L’état de nos rapports actuels avec le Maroc, montre d'ailleurs que c’est le royaume qui sort largement gagnant dans nos rapports commerciaux. Que récoltons-nous réellement sur le plan des échanges commerciaux ? Avec des Sénégalais qui œuvrent essentiellement dans le commerce au Maroc, les petits boulots dans les centres d’appel (services) et autres activités moins valorisantes, une contrepartie économique conséquente, est loin d'être au rendez-vous.

Sur le volet économique et politique de ce partenariat, selon des sources émanant des services de la primature, en 2024, les exportations du Sénégal vers le Maroc étaient évaluées à 24,7 milliards FCFA, alors que les importations étaient estimées à 147 milliards FCFA. Principalement, le Sénégal exporte du poisson frais ; des conserves de thon et de sardine ; la pâte d’arachide ; la noix de coco ; la noix de cajou ; les produits horticoles, notamment les piments et les mangues.

Quant aux importations, elles sont dominées par des produits manufacturés et de consommation courante. Le document note ainsi les pâtes alimentaires, le couscous et les pains préparés ; les détergents et les savons ; les produits de boulonnerie et de visserie ; les fruits et légumes, notamment les agrumes….

Sur le niveau important des investissements directs étrangers marocains au Sénégal. “Le stock d’IDE marocains au Sénégal s’établit autour de 105 millions USD en 2016 et 2017, avant de progresser pour atteindre environ 116 millions USD en 2018 puis un sommet de près de 136 millions USD en 2019. Cette montée en puissance traduit un ancrage financier et stratégique croissant des groupes marocains au Sénégal, particulièrement dans les services financiers, l’immobilier, les télécommunications et les services aux entreprises”, indique le document.

De plus, sous nos cieux, les Marocains possèdent quatre banques (CBAO, Crédit du Sénégal, Banque Atlantique, BOA avec des devises à la clef) qui servent de soutiens actifs à leurs PME/PMI qui s’implantent au fur et à mesure sur notre sol ; idem dans le secteur de la microfinance, les assurances avec AMIFA et Wafa assurance” ; de même que dans celui des BTP, l’agroalimentaire, la pharmacie, les mines, les services, la maroquinerie, les exportations de fruits et légumes, la formation de leurs médecins sous nos cieux, etc.

Cette expérience de l’emprisonnement de nos supporters, doit nous inciter à davantage reconsidérer notre stratégie diplomatique qui semble de plus en plus battre de l’aile. Le passage de Yassine Fall, n’a pas permis de bien la positionner dans l’échiquier international. Et Cheikh Niang depuis l'hémicycle, avaient voulu rassurer tout le monde, voulant faire croire que la défense de ces compatriotes était du solide. Aujourd'hui, on se rend bien compte que c'est loin d'être le cas. La vérité est que depuis l’arrivée du nouveau régime, nos autorités ont visité beaucoup d’états, oubliant l’axe Sénégal-Maroc, un des plus en vue et des plus dynamiques dans nos rapports de coopération avec les autres états. Le Premier ministre (et non pas le président de la république en visite officielle), s’est rendu au Maroc, dans le cadre de la grande commission mixte sénégalo-marocaine dans un contexte malheureux. Ce qui a été une mauvaise option en soi.

Aujourd’hui, il ne nous reste plus qu’à opter par la voie de recours permise par la loi marocaine, ou passer par la voie la plus rapide, user de la diplomatie en espérant obtenir une grâce du roi pour une affaire qu’on n’a pas su anticiper et gérer de manière plus rigoureuse.

Notre fédération elle, a raté l’occasion de se concentrer sur la gestion de la libération des supporters au lieu de passer son temps faire le tour du Sénégal avec la coupe d’Afrique pour laquelle, les supporters ont été aussi d’un grand apport. Une posture jugée par beaucoup comme indécente, surtout que n'est que récemment, presque à la veille du procès qu'on aura senti plus ou moins la partition de la fédération dans ce dossier, à travers un communiqué. Ce n’était en réalité qu’un effet rattrapage et juste de la communication. Et l'issue nous l'a démontré.