CONTRIBUTION - Toute indignation qui ne regarde que dans une seule direction finit par ressembler à un règlement, pas à une justice. C’est précisément ce que la postcolonie refuse désormais
Dakar, le 19 janvier 2026
Monsieur le Président, J’ai lu vos mots, prononcés avec cette solennité impeccable qui sied aux sommets du football mondial. Vous avez condamné fermement. Vous avez parlé d’« acte inacceptable ». Vous avez invoqué les Lois du Jeu, l’essence du football, le respect dû aux arbitres. Bref, vous avez récité la liturgie officielle, celle qui rassure les institutions et calme les consciences installées.
Permettez, cependant, qu’un vieux spectateur, assis ce soir-là à Dakar au Café "Le Rendez-vous des Idées", vous réponde avec calme, ironie, et un peu de mémoire. Vous condamnez les joueurs sénégalais pour être rentrés aux vestiaires. Soit. Mais vous n’avez pas condamné ce qui les y a conduits.
Vous avez dénoncé le geste, sans interroger la cause. Et c’est précisément là que commence le malaise postcolonial du football africain. Car enfin, Monsieur le Président, l’Afrique connaît bien ce type de discours. Il est ancien. Il est poli. Il est ferme. Et il est presque toujours unilatéral. On y exige le respect. On y rappelle la règle. On y brandit l’ordre. Mais on y oublie systématiquement l’égalité.
Cher Gianni,
Respecter l’arbitre, dites-vous. Encore faut-il que l’arbitrage soit respectable. Ce soir-là, ce que beaucoup ont vu - en Afrique, en Amérique, en Asie mais aussi en Europe- ce n’était pas une équipe sénégalaise violente ou incontrôlée. C’était une équipe championne d’Afrique, disciplinée, expérimentée, soudain confrontée à une suite de décisions qu’aucune pédagogie, aucune VAR, aucune explication n’est venue éclairer.
Monsieur le Président,
La postcolonie n’est plus celle qui accepte sans comprendre. Elle est celle qui pose des questions. Et parfois, quand les réponses ne viennent pas, elle se lève. Vous parlez de violence. Mais quitter un terrain sans casser, sans frapper, sans brûler, sans insulter, est-ce vraiment la forme de violence la plus grave que le football mondial ait connue ? Ou bien est-ce simplement la plus commode à condamner parce qu’elle vient d’Afrique et qu’elle rappelle trop visiblement un déséquilibre ancien ?
L’Afrique n’est pas étrangère à ce double standard. Elle le pratique depuis longtemps. Quand un club européen proteste, on parle de tension émotionnelle. Quand une équipe africaine le fait, on parle d’inacceptable. Voilà le vrai problème, Monsieur le Président. Ce n’est pas la règle. C’est la manière dont elle s’applique.
Au Café "Le Rendez-vous des Idées", ce soir-là, personne ne réclamait l’anarchie. Personne ne demandait l’impunité. Nous ne voulions ni chaos, ni exception africaine. Nous voulions simplement la cohérence. La même fermeté pour tous. Le même respect pour tous. La même indignation pour tous. Vous invoquez l’essence du football. Permettez-moi d’y revenir. Le football n’est pas seulement un règlement. Il est un pacte moral. Et ce pacte se fissure quand les décisions tombent sans explication, quand la VAR devient intermittente, quand la pédagogie arbitrale s’évapore précisément dans les matchs qui comptent le plus pour les équipes africaines.
Ce soir-là, Monsieur le Président, les Lions du Sénégal n’ont pas contesté une défaite. Ils ont contesté une opacité. Ils n’ont pas refusé la loi du jeu. Ils ont refusé son usage asymétrique.
Monsieur le Président, C’est ici que la postcolonie s’invite sur le terrain. Non pas avec des slogans. Mais avec une lucidité douloureuse. L’Afrique sait ce que signifie obéir à des règles qu’elle n’a pas toujours contribué à écrire. Elle sait ce que signifie être sommée au calme pendant que d’autres redéfinissent les normes. Elle sait ce que signifie être rappelée à l’ordre au nom d’un universalisme qui oublie de s’appliquer à lui-même.
Alors oui, Monsieur le Président, ce soir-là, le Sénégal est rentré aux vestiaires. Mais il est revenu. Il a joué. Il a gagné. Il a respecté le jeu jusqu’au bout, quand bien même le jeu ne l’avait pas toujours respecté. N’est-ce pas là, au fond, la plus belle réponse à l’autorité ? Vous condamnez sans nuance. Permettez-moi de vois dire que l’histoire retiendra peut-être que ce qui vous a le plus choqué, n’était pas l’injustice perçue, mais la désobéissance temporaire. Comme si, dans l’ordre mondial du football, le silence était plus acceptable que la contestation calme. Le monde regarde pourtant.
La France future adversaire du Sénégal à la prochaine Coupe du monde regarde. Les partenaires du Sénégal à la Coupe du monde regardent. Et ils n’ont pas vu une Afrique indisciplinée. Ils ont vu une Afrique qui refuse d’être éternellement mise à l’épreuve de la patience.
Monsieur le Président, Le football africain n’a plus besoin d’être toléré dans le gotha mondial. Il veut y être reconnu comme un acteur adulte, exigeant, critique. La postcolonie ne demande pas des privilèges. Elle demande la fin du paternalisme réglementaire. Elle demande que le respect soit bilatéral, pas hiérarchique.
Ce soir-là, au Café Le Rendez-vous des Idées, quelqu’un a murmuré cette phrase : « Ils veulent que l’Afrique joue, mais pas qu’elle parle. » Je crains, Monsieur le Président, que cette impression ne s’enracine si votre indignation continue de regarder dans une seule direction. L’essence du football, que vous invoquez avec raison, ne survivra pas à l’injustice répétée. Elle ne survivra pas à la pédagogie à sens unique. Elle ne survivra pas à un ordre qui exige la discipline sans garantir l’équité. Le Sénégal, ce soir-là, a gagné une étoile. Mais il a aussi posé une question. Et la postcolonie,
Monsieur le Président, ne se contente plus d’applaudir quand on lui demande de se taire. Elle demande désormais des réponses. Claires. Égales. Universelles. Recevez, Monsieur le Président, non pas l’expression d’une colère, mais celle d’une vigilance. Car l’Afrique aime le football. Mais elle n’aime plus être sommée au silence.
Karl, Le Vieux Berlinois






