NETTALI.COM - Face à la recrudescence des féminicides et à la persistance des violences basées sur le genre, une centaine d’organisations de la société civile et de personnalités lancent la campagne « Luy Jot Jot na ». À travers un manifeste sans concession, elles appellent l’État sénégalais à reconnaître le féminicide, à réformer le Code de la famille et à assumer pleinement ses engagements en faveur des droits des femmes.
Elles sont plus d’une centaine d’organisations et de voix citoyennes à briser le silence. Dans un manifeste commun, ces acteurs de la société civile sénégalaise réclament une réforme en profondeur du Code de la famille ainsi qu’une reconnaissance claire du féminisme comme combat légitime pour l’égalité et la justice sociale. Leur campagne, baptisée « Luy Jot Jot na », se veut un cri d’alerte face à ce qu’elles décrivent comme une banalisation inquiétante des violences faites aux femmes.
Pour appuyer leur démarche, les signataires ont choisi de rappeler des noms. Ceux de Souadou Sow, Yamou Ndiaye, Sadel Sow, Kindy Bah, Diène Dia, Marie Louise Ndour, Fatou Gueye, Aissatou Ba, Coumba Dali Diallo, Khady Fall, Mariama Coulibaly, Mariama Ba, Fatou N., Mariama Keita, Khady Gueye, Mariama Sadio Diallo ou encore Bintou Gueye. Autant de femmes différentes, réunies par un même destin tragique : une mort violente, survenue dans le cadre conjugal ou familial. « Citer leurs noms n’est pas un effet de style, mais un acte de mémoire et de dénonciation », soulignent les initiatrices.
Le manifeste insiste sur un point central : le féminicide n’est ni un drame conjugal ni un fait divers. Il s’agit, rappellent-elles, de l’assassinat d’une femme parce qu’elle est une femme, dans un système de domination profondément ancré. Une violence extrême rendue possible par des inégalités persistantes, des normes sociales discriminatoires et, surtout, par l’inaction ou l’insuffisance des réponses publiques.
Les chiffres officiels viennent étayer ce constat alarmant. Une enquête nationale de l’ANSD publiée en novembre 2024 révèle que près d’une femme sur trois au Sénégal a subi au moins une forme de violence – physique, psychologique, sexuelle ou économique – au cours des douze derniers mois. Ces violences se produisent majoritairement dans le cadre conjugal ou familial, un espace encore trop souvent considéré comme « privé » et échappant à une réponse institutionnelle ferme. Depuis le début de l’année 2025, plus de 17 femmes auraient ainsi perdu la vie dans ces contextes.
Pour les signataires, l’État ne peut se retrancher derrière l’ignorance. Les données existent, les alertes sont répétées depuis des années, mais les réponses politiques demeurent insuffisantes. Elles rappellent les engagements pris par le président Bassirou Diomaye Faye dans son programme électoral, notamment en matière de lutte contre les violences basées sur le genre, de réforme du Code de la famille, d’élargissement de l’autorité parentale des femmes ou encore d’accès à la recherche de paternité. Autant de promesses jugées aujourd’hui « au point mort ».
Le texte pointe également les contradictions de l’État, qui reconnaît lui-même l’existence de discriminations juridiques. Dès 2017, un comité technique placé sous l’autorité du ministère de la Justice avait identifié de nombreuses dispositions discriminatoires dans le Code de la famille, le Code pénal et les textes relatifs à la santé reproductive. Âge inégal au mariage, déséquilibre de l’autorité parentale, impossibilité pour les femmes d’engager certaines actions en justice : pour les militantes, ces inégalités ne relèvent pas seulement des pratiques sociales, mais sont produites et entretenues par la loi.
La suppression du ministère dédié à la Femme, remplacé par un ministère de la Famille et des Solidarités, est également dénoncée comme un signal politique négatif, diluant les enjeux spécifiques liés aux droits et à la protection des femmes.
Au-delà de l’État, la campagne interpelle la presse, le Parlement et l’industrie audiovisuelle. Les signataires dénoncent la manière dont les féminicides sont souvent présentés comme des « drames conjugaux », des « accidents » ou des « faits divers », contribuant à dépolitiser la violence. Elles appellent aussi les médias et les producteurs de séries à mesurer leur responsabilité dans la normalisation de la souffrance féminine à l’écran.
Enfin, le manifeste s’adresse directement aux parlementaires, accusés de manquer de diligence lorsqu’il s’agit de protéger la vie des femmes, alors même que le Parlement sait se mobiliser rapidement pour des enjeux politiques jugés prioritaires. Cette différence de traitement est perçue comme le reflet d’une hiérarchisation des urgences où la sécurité politique prime sur la sécurité physique des citoyennes.
À travers « Luy Jot Jot na », les initiatrices lancent un appel à toutes les forces progressistes et populaires du pays. Leur objectif est clair : faire de la lutte contre les féminicides, de la réforme du Code de la famille et de la reconnaissance des droits des femmes une priorité nationale, non négociable.






