CONTRIBUTION – Entre « Vieux Sèye » et moi, c’est une relation de plus de 50 ans qui vient de s’achever avec sa mort, le weekend dernier, sur les bords de la lagune Ebrié, à Abidjan, capitale d’un pays, le Côte d’Ivoire, qui était celui de son cœur. On s’est connus alors que moi, gamin, j’étais en culottes courtes et n’avais pas probablement dix ans tandis que lui était déjà au lycée.

C’est dans le mouvement scout, plus précisément celui des éclaireurs et éclaireuses du Sénégal, au sein de la troupe Bour Sine Salmone Faye que nos chemins se sont croisés. Formidable école de la vie, le mouvement des éclaireurs avait été formé par un aristocrate anglais, Lord Robert Baden Powell et introduit dans notre pays par un enseignant saint-louisien, Sarr Ousmane Thiané dit Sanglier.

A la fin des années 60, dans la lointaine banlieue de Dakar, Diamaguène, où j’habitais je voyais un groupe d’adolescents et d’adultes qui se réunissaient les jeudis ou samedis et dimanches dans une des clases de l’école. Ils chantaient souvent, jouaient au théâtre s’ils ne jardinaient pas. A certaines occasions, ils portaient des tenues kaki, avaient des foulards noués autour du cou, des sortes d’épaulettes dont j’ai appris plus tard qu’ils s’appelaient flots de patrouilles et aussi arboraient des écussons qui étaient des « insignes de province ». Admiratifs de ces « grands », je m’approchai craintivement d’eux un jour et leur fis part de ma volonté d’adhérer à leur mouvement. Naturellement, c’est avec enthousiasme qu’ils m’ont accueilli même si mon très jeune âge et, aussi, mon allure chétive les ont beaucoup fait hésiter.

Néanmoins, ils ont constitué une petite délégation pour aller solliciter l’autorisation de mon père qui n’y vit aucun inconvénient. C’est ainsi que je devins éclaireur ou, plus précisément, un louveteau du fait que je n’avais pas l’âge requis pour être un vrai éclaireur.

A l’époque, la troupe Boursine Salmone Faye comptait quatre « patrouilles » dont l’une, celle des faucons, était dirigée par celui dont j’ai découvert quelques années plus tard qu’il s’appelait en réalité Moriba Magassouba. C’est vrai que j’étais dans la même classe que son jeune frère, Massamba Magassouba, mort il y a quelques années, mais je pensais que ce dernier n’avait pas le même père que lui. J’avais donc d’autant plus de raisons de penser que l’homme qui vient de nous quitter s’appelait réellement « Vieux Sèye » que non seulement sa mère — qui me considérait comme son propre fils — l’appelait ainsi et qu’une de ses sœurs se nommait Ndèye Sèye. Etant donc le benjamin de la troupe, le chef de celle-ci, Pape Mamadou Sène dit Epervier, un homme d’une bonté exceptionnelle qui lui aussi me couvrait de mille attentions, m’avait confié à « Cobra » — tel était le nom de totem de Magass car, dans les règles du mouvement éclaireur, chaque membre devait être totemisé et porter généralement un nom d’animal ou d’oiseau. C’est ainsi que j’ai intégré la patrouille des « faucons » dont le chef de patrouille ou CP n’était autre que « Cobra » alias Vieux Sèye.

En compagnie de ces « grands » généreux, altruistes, bons, de ces joyeux drilles, j’ai pu découvrir la joie des campements en pleine brousse où nous passions des jours sous des tentes, cuisinant nous-mêmes — enfin, ce sont les « grands » qui le faisaient —, faisant la vaisselle ou la lessive, aidant les populations des villages voisins à accomplir diverses tâches dans le cadre des « BA » (bonnes actions) que chaque éclaireur était tenu d’effectuer chaque jour.

On a à l’époque campé à Bambilor, Sangalkam, Kounoune, Sébikotane etc. Pas dans les localités elles-mêmes mais en pleine brousse car à l’époque, la frénésie immobilière n’avait pas tout pris. Le soir, nous chantions et faisions des sketchs dans le cadre des « feux de camp » qui divertissaient quelque peu les villageois. Après le lycée, « Vieux Sèye » est entré à l’Université, plus précisément au Cesti, avant d’en sortir quelques années plus tard comme journaliste. Inutile de dire que c’est lui qui m’a donné la vocation. Dans ces années-là, en banlieue, c’est sans doute valable aujourd’hui encore, les chemins de la perdition étaient beaucoup plus accessibles aux gavroches que nous étions que les voies de la réussite scolaire. Il nous a donc fallu des symboles forts comme, justement, Moriba Magassouba pour nous inspirer et guider nos pas.

L’envie de leur rassembler, de devenir comme eux nous a stimulés. Si, donc, je suis devenu journaliste, c’est à « Magass » que je le dois et je lui en ai été éternellement reconnaissant. La même admiration que j’avais pour lui s’est poursuivie lorsqu’il travaillait au « Soleil », d’abord, où il signait « Magass » puis à « Jeune Afrique » et « Demain l’Afrique », des journaux prestigieux pour les lycéens ou les étudiants que nous étions alors. Naturellement, c’est toujours avec ravissement, fierté et un brin d’envie que je le rencontrais à chaque fois qu’il venait à Dakar en provenance de Paris, s’il ne faisait pas escale dans notre capitale en partance ou en venant d’un pays au bout du monde. Dès qu’il était de passage dans sa maison familiale, sa maman ou ses soeurs me faisaient prévenir pour dire « Vieux Sèye nieuwna » (Vieux est là). J’accourais pour venir discuter avec le « grand ». La parution de son livre « L’Islam au Sénégal, demain les Mollahs » m’avait rempli d’aise. Je m’écriais avec admiration : Waw, voilà un grand qui est non seulement journaliste à Paris mais qui, en plus, écrit des livres ! » Lorsque je l’ai rejoint dans le métier, il ne n’a jamais ménagé ses encouragements, ses conseils et son appui quand il le fallait.

Ainsi, lorsque le journal « Takusaan » a fermé en 1984, et jusqu’au lancement de « Sopi » cinq ans plus tard, alors que je traversais le désert, il m’a beaucoup soutenu en me faisant travailler. En tant que rédacteur en chef d’ « Africa International », le grand magazine panafricain de Joël Decupper édité à Dakar, il m’a commandé beaucoup de « papiers », comme on dit, bien payés et qui m’ont permis de survivre à ce moment-là. Par la suite, Magass s’est installé au Pays des Eléphants, en Côte d’Ivoire, où il a rejoint deux autres talentueux journalistes sénégalais : Henry Mendy, qui dirigeait le bureau de l’agence de presse britannique Reuter’s, et Babacar Diack, correspondant de plusieurs journaux et agences. Ce dernier était aussi le père de notre jeune consoeur et nièce, Toutane.

A eux trois, ils formaient une légion de journalistes « gorguis » parfaitement intégrés chez nos cousins baoulés. Ou Dioulas ! Et s’ils étaient Sénégalais de naissance, ils étaient incontestablement ivoiriens de cœur. Preuve de leur parfaite intégration au pays du Président Houphouët-Boigny, un pays havre de paix et modèle d’ouverture aux étrangers au point que les étrangers ont pu y bâtir fortune et y occuper les plus hautes responsabilités.

A propos d’intégration, justement, le dernier titre figurant sur la carte de visite que Magass m’avait remise, c’était celui de « conseiller spécial du ministre de l’Intégration africaine M. Aly Coulibaly ». Aly Coulibaly qui, comme par hasard, est celui-là même qui a escorté le corps de notre talentueux confrère et doyen, Moriba Magassouba, qui a effectué son dernier voyage hier sur l’itinéraire Abidjan-Dakar…

Il reposera à partir d’aujourd’hui, et pour l’éternité, au cimetière de Yoff. Adieu, Vieux Sèye et que Dieu t’accueille dans Son paradis !

(Avec LE TEMOIN)