1. Une révolution silencieuse

La culbute sans surprise d’Ibrahim Boubacar Kéïta (IBK), après deux mandats poussifs (2013-2020) dont le second a été interrompu sans grande surprise par une garde prétorienne vigilante, n’en finit pas de créer une onde de choc aux conséquences difficiles à prévoir dans la région africaine.

Emaillée de soubresauts politiques et militaires interminables, entre changements de Premiers ministres et remaniements ministériels paradoxalement porteurs d’immobilismes et d’irrédentismes socio-ethniques mais surtout d’une pauvreté accompagnée d’une indignité humaine qui classe le pays parmi les plus démunis de la planète, la gouvernance malienne s’est illustrée à l’échelle régionale et planétaire comme l’une des plus problématiques.

La classe politique, l’attelage multicolore de la société civile et peut-être la paysannerie tétanisée par les exactions répressives ont peut-être trop tergiversé sur le sens de leurs responsabilités respectives, au fil des régimes. Le désordre politique ambiant a amené IBK, et,  avant lui, Amadou Toumani Touré (ATT), à se cantonner dans une doctrine du laissez-faire hasardeuse face au kaléidoscope de la rébellion armée touarègue du MNLA indépendantiste et d’Ansar Dine (salafiste) suivi par le djihadisme d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) et du Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Des rebellions ainsi déclarées, les plus dangereuses se sont avérées être celles nées des crises algérienne et lybienne. La défenestration de la Lybie par l’OTAN et ses alliés, France et Etats-Unis en tête, a eu pour conséquence immédiate l’invasion massive du Mali, du Niger, du Nigéria, du Burkina Faso, du Tchad et de près de deux-tiers du territoire malien. Après le corridor moptien, les rebelles étaient à deux doigts de la prise sans faille de Bamako et donc d’une guerre agonisante qui aurait pu difficilement se résoudre sans l’intervention décidée par François Hollande. De Faidherbe et Galliéni à De Gaulle, Mitterand et Macron, l’hégémonisme français s’est spécialisé dans la rente minéralière, pétrolière et gazière tout en préservant jalousement les parts de marché de ses centaines de sociétés d’import export et de services.

La guerre malienne, aux règles d’engagement incertaines, en tous cas meurtrières et dévastatrices, n’ont eu d’autre effet que d’accélérer le pillage et l’appauvrissement non seulement du Mali mais de toute la Communauté économique et douanière des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de l’Union économique et monétaire africaine (UEMOA),  triste gardienne du fort de Chamallières et tutrice des anciennes colonies africaines soumises au franc Cfa par un régime de “servitude volontaire”.

Pour mieux saisir l’angoisse qui s’est emparée des jeunes militaires du Mali dirigés depuis leur quartier de Kati, il convient d’examiner le bilan des affrontements et les pertes djihadistes qui se sont soldées à près de 600 personnes et des centaines de prisonniers. Les sources disponibles estiment à plusieurs milliers le nombre de victimes civiles et militaires maliennes sans compter les exécutions massives de groupes ethniques et de militaires locaux pratiquement laissés à la merci des rebelles.  Il est difficile dans un théâtre d’opérations en pleine mutation de se faire une idée précise sur le bilan réel des guerres du Mali. Des opérations Seval à Barkhane (45 soldats français tués), en passant par les pertes tchadiennes il y a eu près de 200 tués et des centaines de blessés, les pertes djihadistes se soldant à plus d’un millier et des centaines de prisonniers plus 1 134 tués et un peu plus d’un millier de blessés. Les massacres communautaires se sont soldés par des centaines de pertes civiles y compris des bébés sauvagement massacrés à travers des actions punitives entreprises soit par des groupes ethniques en conflits, des militaires maliens tournant leur rage vers des groupes ethniques particuliers, ou des rebelles se rendant coupables d’exécutions sommaires précédées d’actes de tortures prohibés par les conventions internationales en cours, etc. L’armée malienne a enregistré quant à elle plus d’un millier de morts, des kidnappings sans compter celle de Soumaïla Cissé, le principal opposant à IBK au cours des joutes présidentielles récentes, pris en otage dans des conditions rocambolesques par une poignée de djihadistes en pleine campagne électorale, au nord du pays. A ce bilan macabre s’ajoutent les cas de viols en masse, d’amputations, de destructions de mausolées sacrés principalement à Tombouctou, l’incendie d’un nombre encore indéterminé de manuscrits anciens à l’Institut Ahmed Baba et d’enlèvements en série monnayés au prix fort, sans compter les statistiques morbides de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).

Patriotisme militaire

Les troupes maliennes ont été particulièrement touchées dans leur dignité et leur amour-propre à telle enseigne que par deux fois, les épouses des combattants de l’armée nationale se sont plaintes dignement devant ATT d’abord, puis IBK, du sort de leurs époux, beaucoup d’entre eux blessés gravement et démunis d’armes et de munitions et d’engins opérationnels et de transports de troupes à travers de vastes théâtres d’opération ou même, dans certains cas, dépourvus de bottes militaires basiques. C’en était trop pour ces jeunes cadres militaires déçus par les politiques qui pouvaient encore cyniquement se préoccuper de receptions mondaines et de huis-clos sans objet véritable.

Ce sont les officiers supérieurs d’une telle armée envahie et défaite, traumatisée par les morts innombrables dans ses rangs et ceux des populations civiles qui ont décidé de demander au Président IBK de le suivre à Kati pour engager des négociations vitales qui se sont soldées par la démission sans contrainte d’IBK de la Présidence de la République et la dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement.

IBK, affaibli et évacué médicalement de son pays, appartient à un passé sur lequel la CEDEAO entendait laisser sa marque. Malheureusement, les chefs d’Etats qui se sont rendus à la rencontre des jeunes militaires du Comité national de salut public auraient mieux fait de ne pas se rendre à Bamako en cette période de cendres encore chaudes et de barricades menaçantes..

IBK étant aujourd’hui un monarque du passé, quelles nouvelles cartes s’offrent-elles au comité militaire sorti vainqueur de son cou de dé politico-militaire ? Il faut se rappeler que les traumatismes de la conflagration armée qui a embrasé le Mali ont duré en longueur et en intensité, comme nous le verrons plus bas. Il y a eu la destruction d’innombrables propriétés et le déplacement de dizaines de milliers de populations appauvries et exsangues sur la route de l’exil interne et dans les pays voisins et dans le fracas des ruptures territoriales et de circulation des biens et des personnes, l’une des raisons d’être de la CEDEAO. Les signes annonciateurs de l’affirmation identitaire Touarègue, les externalités des guerres internes à la Lybie et l’Algérie n’ont pas été suffisamment prises en compte par les stratèges de Bamako, ce qui a abouti aux situations extrêmes par lesquelles se sont illustrés des trafics de drogues,  d’êtres humains, de jeunes filles et de femmes vouées à l’esclavage sexuel et domestique forcé. Il y a même eu une nouvelle traite esclavagiste des réfugiés négro-africains du Mali, du Sénégal et de la Mauritanie et d’autres mercenaires venus du Sahara occidental et d’autres parties de l’ouest sahélien.

Corps à corps asymétriques

L’aggravation de la guerre du Mali a été intensifiée par  son caractère asymétrique.

Il est étonnant que la campagne électorale présidentielle se soit déroulée sans interruption notable et qu’IBK, imperturbable, ait poursuivi sa tournée électorale malgré l’enlèvement honteux, dans le Nord, du principal adversaire politique qu’a été Soumaïla Cissé certifié vivant mais non encore libéré par ses ravisseurs comme ses autres codétenus.

En amont, les élections législatives de mars-avril 2020 ont été vidées de leur contenu par suite du parti pris manifeste de la Cour constitutionnelle qui a invalidé une trentaine de résultats en faveur du gouvernement d’IBK. Cette donne a sans doute aggravé le mécontentement populaire déjà mené à son point d’incandescence maximal par la corruption, le pillage organisé des deniers publics et la médiocrité de la gouvernance d’IBK. Toutes les dynamiques politiques ayant volé en éclats, la coalition dite du “Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des Forces Patriotiques” (M5-RFP) a été fédérée par l’Imam Mahmoud Dicko, un ancien allié déçu d’IBK et Président du Haut Conseil islamique (2008-2019). Les manifestations de masse que coordonne l’Imam Dicko aboutissent dans un premier temps au limogeage du Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga. Par la suite, plusieurs autres manifestations monstres font voler en éclats pour de bon les appuis d’un IBK déjà esseulé par les mouvements d’humeur d’une armée attentive aux exigences du M5-RFP et de forces vives prêtes à en découdre avec une administration corrompue et vermoulue par l’absence d’autorité centrale et de direction stratégique.

Une chaudière pleine

Comme un seul homme, le peuple malien s’est dressé dans toutes les principales villes du pays cependant que des émeutiers engagent partout des descentes musclées contre les symboles de la République (siège de l’Assemblée nationale, Cour constitutionnelle, radio et télévision du Mali et domiciles de politiciens gouvernementaux particulièrement honnis). L’arrestation et l’emprisonnement massif des dirigeants du M5-RFP et de la plupart des forces vives qui s’opposent à IBK sont orchestrées sans autre forme de procès. Les affrontements contre les forces de sécurité étatiques occasionnent des morts et des blessés surtout devant le domicile de la Présidente de la Cour constitutionnelle, Mme Manassa Danioko. L’Imam Dicko est lui-même agressé par les forces de police qui tirent à balles réelles sur les manifestants, occasionnant des morts et des blessés graves.

IBK se voit obligé de lâcher du lest en acceptant la dissolution de la Cour suprême et la formation d’un gouvernement d’ouverture après un bilan désastreux de dizaines de morts et de blessés. Malgré la libération des détenus politiques et les appels inaudibles d’IBK à la paix civile, le sort en est déjà jeté. Le 18 août 2020, les militaires de la base de Kati arrêtent IBK, Boubou Cissé et plusieurs hauts responsables de l’administration civile et militaire.

Dans l’intermède, les talibans du Boko Haram, d’Aqmi et du Mujao tentent de renforcer leurs positions en attendant de tirer un meilleur parti de la chute d’IBK et de son fils Karim très haï en raison de sa boulimie de pouvoir et des actes de concussion ouverts dont il s’est régulièrement rendu coupable.

En vérité, la crise malienne se présente comme une quadruple crise “sécuritaire”, une crise de la gouvernance démocratique, une crise de la gouvernance multilatérale et une crise du modèle néocolonial à l’œuvre dans les anciennes colonies françaises.

A ces délitements institutionnels s’ajoutent la crise de l’ « agencisme », passe-droit ouvert aux hégémonismes nord-européen avec une tête de pont franco-américaine alliée aux puissances minéralières et pétrolières. La démultiplication à l’infini d’agences budgétivores et ambigües à souhait dans leurs professions de foi (G5 Sahel, Minusma, Alliance Sahel, Club des Amis du Sahel, etc.), l’inefficacité de la CEDEAO, le syndrome agaçant du “troisième mandat” présidentiel, une préoccupation centrale de la plupart des chefs d’Etat africains, particulièrement de dinosaures comme Alpha Condé de la Guinée et Alassane Dramane Ouattara de la Côte d’ivoire ou de chefs d’Etat-chefs de parti, à mi-chemin d’un dernier mandat comme Macky Sall, finissent de décrédibiliser le processus en cours de démocratisation de l’Afrique de l’Ouest.

En toile de fond, les taux de croissance tape-à-l’oeil accompagnés des nouveaux slogans du jour (“emergence”, résilience”) cachent mal l’ampleur de la crise économique qui place la plupart des pays d’expression officielle francophone au peloton des pays les plus arriérés de la planète. Le géant nigérian et l’étoile ghanéenne disposent de leurs propres monnaies et gèrent tant bien que mal les politiques de convergence monétaire imposées par les institutions de Bretton Woods.

Quoi qu’il en soit, la rectitude institutionnelle ou démocratique ne saurait être garantie par l’intermède prétorien auquel nous assistons au Mali. L’entrée en scène des militaires africains est une conséquence directe de la frénétique montée en puissance des coups d’Etat nés des difficultés quasi-insurmontables du modèle néocolonial appliqué aux anciens territoires de l’AOF et de l’AEF au demeurant piégés par l’existence d’un franc Cfa inutilisable de part et d’autre de ces enclaves sans lendemain. Il y a eu près d’une cinquantaine de coups d’Etat fomentés par la France depuis l’ère des prétendues “décolonisations”, sortes de mécanismes de recolonisation ou d’”asservissement volontaire”.

De Faidherbe à de Gaulle, Mitterand, l’éminence grise aux faits d’armes ensanglantés, Giscard d’Estaing, le chasseur diamantaire, Chirac, le colon impénitent, Sarkozy, le prétentieux corrompu, Hollande, l’habile manipulateur des banques centrales africaines et, maintenant, Macron, le technocrate félin récusé par ses « filets jaunes » de la banqueroute sociétale française, sans oublier Foccart, l’éternel joueur de poker assoiffé de sang et d’intrigues, toute cette classe politique contemporaine de la vieille France et de ses godillots mériterait, prise individuellement, son Nuremberg ou, à tout le moins, sa traduction devant une Cour pénale internationale phagocytée par des juges Africains au glaive impitoyable.

  1. Néocolonie : dépassement ou débordement ?

A cette crise de la néo colonie, se superpose au Mali comme dans les territoires de l’ancien empire occidental et équatorial français, une crise du gigantisme territorial auquel on a voulu appliquer le raccourci de la balkanisation et des remèdes à la fois ethnocidaires et écocidaires. La désertification du Nord Mali et du Sahel, les guerres qui l’entredéchirent et les crises de gouvernance qui les transpercent de part en part participant de ce qu’on a appelé le “polygone de crises” porteur de “dix-sept stratégies en œuvre dans la région”, comme l’a récemment indiqué Angel Losada, le représentant spécial de l’Union européenne pour le Sahel.

La CEDEAO en pleine crise et ayant perdu le peu de crédibilité qui lui restait, les présidents Macky Sall et Alassane Ouattara ont dû se rendre à l’Élysée pour s’entendre dire de resserrer les rangs tout en ayant foi en la force tampon du Barkhane décriée par les Maliens à l’unisson mais dont l’effondrement pourrait mettre en cause non seulement la souveraineté du Mali mais aussi celle du kaléidoscope sahélien. Des pays comme le Tchad, le Niger, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin, le Cameroun et, bien entendu, le Nigéria et sa belligérance du Bokko Haram créée par la gourmandise des compagnies pétrolières, Shell et Total en tête, ne seront guère épargnés par l’embrasement généralisé qui pourrait survenir et qui ne participe pas de la seule vue de l’esprit.

Nouvelles configurations

Les peuples maliens et de la région sont en attente d’une nouvelle configuration politique, économique et sociale, culturelle sans doute, capable de porter leurs fraîches espérances après qu’ils aient enterré leurs illusions sur la crédibilité des classes politiques (africaine et française). Les forces sociales maliennes se sont tournées vers l’Imam Dicko faute d’une classe politique capable de se coaliser et de porter en bandoulière le renoncement aux expédients pour s’enrichir du bien d’autrui. En effet, l’acte de contrition militaire par lequel s’est produit la chute du gouvernement placent les parties prenantes nationales, régionales et multilatérales dans une perspective peu réjouissante.

La carte de l’utilisation conjointe des forces françaises pré-positionnées de Barkhane, de l’imposante Minusma éventuellement reconvertie aux besoins d’un affrontement guerrier avec la bénédiction du Conseil de sécurité chevillé aux intérêts géostratégiques de la France et du G20, commence à perler dans les propos savamment entretenus par les officines diplomatiques. Mais cette carte pourrait s’avérer être un corridor sans fin chargé de mort, de déchéance humaine et de destruction. L’autre impasse, celle de la solution de force prônée par la CEDEAO contre ses propres peuples, a déjà été évacuée par les opinions publiques des pays membres de la CEDEAO, parce que jugée destructrice et sans issue. La virulence de la bataille de l’Eco, monnaie unique projetée de la CEDEAO libérée de l’entrave française représente pour l’instant une menace aux conséquences durables et donc un point d’ancrage plus crédibles aux yeux des Africains. Ces deniers savent tous que la chute libre des exportations, réduites pour l’Afrique sub-saharienne à moins de 2 pour cent du commerce international, est l’une des conséquences de la mauvaise politique monétaire et écobomique imposée à l’Afrique..

En tout état de cause, la prise militaire du Mali envisagée par certains quartiers en manque d’aventures fortes n’est pas plus crédible, compte tenu des enseignements négatifs des échecs essuyés en Afghanistan et ailleurs.

Dans le même temps, le carré d’As sous la manche française (les rebellions arabo-berbères du Nord Mali avec comme épicentre Kidal) risquent sans doute de corser la mise à la fois pour les libérateurs de Kati et l’ensemble des populations de la sous-région, le Nigéria restant en ligne de mire avec ses rebellions internes soutenues par les puissances impérialistes. Le Sénégal dont les élites se croient à l’abri des soubresauts de la guerre du Mali font preuve d’une cécité coupable. Quiconque oublierait que le Mali et le Sénégal ne sont qu’une seule et même entité historique, territoriale, psychologique et culturelle ferait, en effet, fausse route.

CEDEAO : feuille de route à revisiter ?

La mise sous embargo du Mali prônée par la Cedeao participe d’une auto-flagellation incompréhensible compte tenu de ses effets dévastateurs prévisibles sur les populations meurtries et sous tension en cette période de pandémie extrêmement dangereuse. L’effet d’immédiateté et la concomitance des facteurs déstabilisants que sont l’absence de sécurité alimentaire et la volatilité des ressources minières (les minerais aurifères, par exemple) ainsi que l’urgence à résoudre les crises alimentaire, aquacole, sanitaire, scolaire et universitaire risquent dans des délais incompressibles de se traduire par une implosion de la chaudière malienne.

Déjà, la fermeture envisagée des frontières aux camions de transport des marchandises et l’embargo aérien et routier projeté par la CEDEAO risquent de frapper les économies et les sociétés en leurs points les plus vulnérables. Sous ce rapport, la CEDEAO va salir sa mémoire pour une longue période à venir devant ses mandants qui souffrent le martyre.

Il est probable que toute action punitive envisagée contre l’élite de l’armée malienne adossée aux valeurs fortes du patriotisme polysémique risque d’avoir un impact dévastateur sur les anciens et nouveaux axes migratoires dirigés vers l’Europe et l’hinterland africain. Le Sénégal a déjà montré qu’il n’est pas prêt à saborder le projet de développement de ses infrastructures portuaires et ferroviaires pour booster l’import-export avec son voisin malien encore moins laisser le grand-frère éburnéen gagner la bataille du transit et du frêt commerciaux et de la concurrence ouverte avec les ports ouest-africains largement contrôlés par le groupe français Bolloré. Sous ce rapport, les marges de manœuvre du Président Macky Sall se sont réduites comme peau de chagrin avec les escarmouches inquiétantes que sont la désignation projetée du chef de l’opposition, un contre-sens politique et institutionnel doublé de calculs politiques à courte vue et la contemplation illusoire d’un troisième mandat même marchandé à la moitié de son poids temporel.

En induisant l’accélération d’une nouvelle typologie de la pauvreté extrême et du désespoir laissés en friche par les nouveaux programmes d’ajustement ou “plans d’émergence” à l’oeuvre de Librevile à Pointe Noire, Dakar et Abidjan, le train de mesures ourdi par la CEDEAO n’aura d’autre effet que de fragiliser davantage le traitement de la dette extérieure d’un ensemble de pays qui peinent à payer leurs fonctionnaires et à s’acquitter de la plupart de leurs obligations souveraines.

Rétropédaler à l’unisson ? Les sociétés civiles et les organisations communautaires maliennes y sont certes disposées. Quid de la classe politique encore incapable de mobiliser comme l’Imam Dicko a su le faire le peuple malien dans sa grande diversité et ses traits d’union autour d’un ennemi commun à têtes multiples. L’échec d’IBK et des chefs d’Etat de la CEDEAO indiquent, comme l’ont prophétisé les Tarikhs historiques du Mali qu’on ne prend pas le pouvoir pour inaugurer les chrysantèmes ou se positioner en faire valoir d’une puissance ennemie.

Chemins de vertu

Le chemin le plus vertueux pour tous ceux et toutes celles qui veulent conduire leurs peuples vers l’abondance et le bonheur est d’une simplicité à première vue désarmante : être imperméable à l’enrichissement, aux raccourcis et aux passe-droits, tourner le dos au favoritisme, au clanisme et à la concussion, laisser la famille en dehors des affaires, se défaire des voyous et des aventuriers de son entourage immédiat et du voisinage de l’Etat, avoir le courage de prendre les bonnes décisions en ne s’adossant que sur le patriotisme d’Etat, l’amour inébranlable du peuple, la conscience de l’impérieuse nécessité d’une renaissance africaine portée par l’unité dans l’action et le travail bien pensé. Enfin, il faudra s’entrainer à être endurant pour “faire basculer l’Afrique sur la pente de son destin fédéral” et “s’armer de sciences jusqu’aux dents”, comme le prophétisait si justement le démiurge de la grande nation africaine, le regretté Cheikh Anta Diop.

L’autre chemin de la sagesse, c’est de s’armer d’humilité, d’apprendre de ses erreurs et de celles des autres, d’éviter de se figer ou de se cabrer en cours d’action et dans tout mouvement de la pensée, de s’adosser à la sagesse populaire en lui ajoutant une plus-value que seul peut apporter l’altruisme, le don de soi aux autres, la générosité et le partage, le courage dans le travail et la décision à la fois plurielle et solitaire, la prise de décision capable de se projeter au-delà des générations presents, en se souciant du bonheur et du bien-être des prochaines générations.

La plus-value panafricaine en tant qu’idéologie et pratique doit être remise au goût du jour non par pure coquetterie politique, ou pour des gains électoraux de courte durée, mais par nécessité, en suivant les sentiers lumineux tracés par nos frères et soeurs d’outre-Atlantique, les Du Bois, Padmore, Garvey et les précurseurs africains du panafricanisme de rupture avec l’ordre impérialiste mondial.

Le projet panafricaniste doit nécessairement faire partie intégrante de toute solution durable de justice et de paix. A défaut de son avènement, il n’y aura ni justice ni paix. Ni au Mali ni ailleurs en terre africaine. Le Mali dont l’hymne national et le drapeau sont encore ceux de notre ancienne fédération du Mali et le Sénégal toutes tendances confondues ont tous deux payé un très lourd tribut à la libération de la France. C’est pourquoi ils restent puissamment interpellés par la fédération libre et ouverte à la libération des peuples africains des chaines de l’esclavage économique et financier. Ses peuples ayant souterrainement mais radicalement changé de mentalité et de vision savent surtout que sous le clinquant de l’”Eco” relooké il y a le financement des déficits de l’Hexagone et le maintien de ce dernier dans son statut d’empire établi aux quatre coins du globe.

Le changement de régime intervenu au Mali, contre toute attente, participe, sans qu’on y ai pris garde, d’une révolution silencieuse. Avec ses contradictions internes et de source exogène qui sont inhérentes à toute emergence d’un nouvel ordre politique et social. Il est probable que le groupe apparemment soudé du Comité militaire aux commandes est le fruit de tractations savamment dosées entre parties prenantes ouvertes et souterraines, entre radicaux et modérés et entre pro et anti-Français. Les sources d’intelligence militaire ne doutent point dans tous les cas que le sentiment anti-français naturellement et profondément répandu au sein des populations maliennes ne laissent d’autre choix à l’Elysée que de ruser, de gagner du temps et de mener la guerre pas à pas en attendant que le processus de contrôle des ressources minières et énergétiques du Mali soit rendue à la phase finale de contrôle des richesses du Mali par  l’armée industrielle française.

En un sens, et il faut bien tristement l’admettre, les motifs mercantilistes qui ont habité les premiers conquérants Français il y a quatre siècles sont immuables et restent intimement liés aux options militaro-industrielles de la classe politique française toutes tendances confondues : assurer l’hégémonie sur les ressources énergétiques pétrogazières et les minerais stratégiques  (or, bauxite, phosphate, granite) et assurer leur contrôle de deux manières :

1/ par l’option soft qui stabiliserait le Mali en organisant des élections législatives et présidentielles apaisées par un mix civilo-militaire et l’inclusion des Touaregs et des enclaves rebelles dans le partage des ressources issues de l’exploitation des gigantesques gisements minéraliers, pétrolifères et des “terres rares” ;

2/ par le retour à l’orthodoxie françafricaine légèrement remaniée, en tirant les leçons des erreurs de la gouvernance pétrolière et énergétique menée en Angola, en Guinée Equatoriale, au Congo, au Gabon, en RDC et au Sénégal tout en adoptant une doctrine de resilience ouverte au partage inégal des ressources secondaires et à la mise sous chappe de plomb de l’exploitation des minerais les plus stratégiques (uranium, zircon, thorium et l’or millénaire du Mali) ;

3/ le redéploiement effectif des Forces armées du Mali (les FAMAS au nom évocateur de l’époque samorienne) reconstituées dans le nord du Mali sous le contrôle de la MINUSMA et des forces alliées de Barkhane et sous le volet de l’accord de paix, défense et sécurité d’Alger pour la reprise de Kidal et le contrôle de vastes territoires jusqu’aux confins de la ligne de feu lybienne. Mais passé Kidal, les taches gigantesques de la gouvernance économique, sociale et culturelle dans la stabilité et la paix demeureront comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus d’accords fragiles par définition.

Cette dernière option va connaître des difficultés dantesques parce qu’elle ne permettra jamais à la France de fixer en ces lieux prisés de tous son hégémonie  devant des compétiteurs globaux tels la Chine, la Russie, le Japon, la Turquie et l’Inde qui savent faire valoir un pragmatism financier et opérationnel aux effets rapidement visibles.

Le Mali est devenu un concentré de la géopolitique mondiale et un test majeur de la capacité des forces endogènes anti-hégémoniques maliennes et africaines à fédérer leurs forces et à tourner leurs faiblesses en atouts. D’une façon ou d’une autre les forces militaro-industrielles auront leur mot à dire, non pas celui de la fin mais celui du “win win” répété à l’envie par les porte-voix africains et occidentaux de la françafrique et de l’Eurafrique.

Les cadres militaires et civils engagés dans le round de négociations inclusives comprenant toutes les forces civiles, politiques et belligérantes sont suffisamment avertis des dangers à l’horizon. Le timeline des négociations dans le cadre des accords d’Alger regorge de non-dits (ressources et visées territoriales) et des effets encore omniprésents de ce mille-feuilles du développement qu’est le Mali.

Il serait en tous cas dommage que le vaste rassemblement des forces vives appelé par le Comite de salut national ne debouche que sur des accords en demi-teinte avec des asperities laissées en l’état cependant que les fondements du modèle neocolonial en cours seraient laissés intacts pour déboucher sur des belligérances élargies et des données géopolitiques complexifiées par la crise du multilatéralisme, les pas incertains de la construction européenne, le bras-de-fer centré au coeur du commerce mondial et, last but not least, le glissement désormais perceptible des opinions publiques maliennes et africaines vers l’union africaine dans la diversification de “partenaires” de moins en moins compliqués. Il s’agit dans cette ultime passe de délester l’Afrique des hégémonismes qui l’ont toujours étranglée, avilie et humiliée.

Jacques Habib Sy