NETTALI.COM - Au‐delà des recrutements de l’année académique 2024‐2025, la Guinée a encore enrôlé dans ses universités 59 enseignants sénégalais pour 2025‐2026. Sur la liste des admis, on retrouve des Professeurs titulaires, des Maîtres‐assistants et Maîtres de conférences, des chercheurs en exercice dans les universités publiques sénégalaises. En poussant nos investigations, il ressort que ces recrutements ont été effectués sous contrat de trois ans avec des salaires compétitifs allant de 25 à 30 millions cfa/an. Face à ce qu’il assimile à un travail au noir « khar mat », le ministre de l’Enseignement supérieur, Pr Daouda Ngom, a bien raison de demander des explications. Pour se justifier, certains enseignants incriminés brandissent les textes et règlements du CAMES favorisant leur libre circulation dans l’espace UEMOA. D’où le début d’un long bras de fer juridique et « pédagogique » entre la tutelle et les enseignants.
Jusqu’à une époque récente, on connaissait les Sénégalais comme de grands migrants vers des pays africains tels la Côte d’Ivoire, le Gabon ou la Rd Congo (ex‐Zaïre), motivés par le commerce, le bâtiment et le négoce de l’or. Dans des rares cas, l’enseignement au Gabon durant les années 1960. A cette époque, de nombreux enseignants sénégalais se sont rués vers le pays de Léon Mba dont l’État post‐indépendant cherchait à combler le vide laissé par les coopérants français dans les collèges et lycées.
Il a fallu plus de 65 ans après les indépendances pour que la Guinée de Sékou Touré devienne une destination paradoxale pour des enseignants sénégalais. Et pas des moindres ! Il s’agit de cinquante‐neuf (59) éminents universitaires notamment des Assistants, Maîtres‐assistants, Maîtres de conférences et autres Professeurs‐titulaires dans diverses disciplines scientifiques, techniques et humaines. Dans cette deuxième vague des admis (session 2025‐2026), on retrouve même un statut surprenant : un doyen de faculté (UCAD).
Aux yeux du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Pr Daouda Ngom, cet étrange travail au noir digne d’un « khar mate » transfrontalier ne se fera pas sans sanction disciplinaire. D’où la circulaire demandant à tous les recteurs des universités publiques de faire l’état des lieux et examiner la situation individuelle des enseignants concernés, notamment la nature exacte de leurs relations contractuelles et proposer les mesures appropriées pour un règlement conforme aux textes en vigueur « Parce que cette situation soulève de sérieuses interrogations au regard du cadre juridique et réglementaire qui régit l’exercice des fonctions universitaires au Sénégal. L’enrôlement d’enseignantschercheurs dans l’Administration publique d’un autre État est susceptible de contrevenir aux obligations professionnelles et aux engagements contractuels liant ces agents aux universités publiques nationales », déclare le ministre Daouda Ngom.
Les textes du CAMES, une bouée de sauvetage ?
Face à la clameur académique, un enseignant « sénégalo-guinéen » en poste à l’UCAD dont le nom figure sur la liste incriminée, se défend. Contacté par nos soins, il a d’abord rappelé que les textes et règlements du Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (CAMES) autorisent la mobilité, voire la circulation des enseignants et chercheurs sénégalais, ivoiriens, guinéens, béninois etc, dans l’espace UEMOA. « C’est sur la base de cette convention juridique du CAMES que j’ai postulé pour la République de Guinée qui cherchait des profils académiques à travers un concours très sélectif dans le cadre du renforcement du capital humain et de l’amélioration de la qualité de l’enseignement dans les universités guinéennes. Et partout dans le monde, l’univers académique et la mobilité des enseignants à savoir juristes, scientifiques, littéraires, médecins etc. sont intrinsèquement liés. Donc faire la navette entre Dakar et Conakry ne nous empêche pas de respecter le quantum horaire fixé à chaque enseignant. Mais quand la presse s’y invite par effraction, ça fait tollé ! », se désole ce Professeur‐titulaire à l’UCAD et contractuel à Conakry.
Par contre, l’autre enseignant‐vacataire à l’UCAD et admis en Guinée ne semble pas concerné par la circulaire du ministre de l’Enseignement supérieur Daouda Ngom. « Il est vrai que le ministre est dans son plein de droit visant à mettre de l’ordre dans nos universités publiques. Car les abandons de poste et les absences durables et injustifiées des professeurs impactent négativement la qualité de l’enseignement en créant des ruptures pédagogiques et en démoralisant les étudiants dans le suivi des cours etc. En ma qualité d’éternel vacataire à l’UCAD, je ne pouvais ne pas saisir l’appel à candidature de la Guinée pour partir. Et d’autres jeunes enseignants sénégalais recrutés en Guinée sont dans la même situation que moi, c’estàdire le vacatariat », explique notre enseignant‐vacataire enrôlé pour la Guinée.
Un enrôlement contractuel de trois (3) ans nous révèle‐t‐on et basé sur des salaires compétitifs variant entre 25 millions cfa et 30 millions cfa/année. A la clé, de bonnes conditions de travail (flexibilité, mobilité, confort et soutien).
Un casting « limitrophe » à contre‐courant de l’histoire
Quoi qu’il en soit, le recrutement massif en qualité et en quantité d’enseignants‐chercheurs sénégalais aux divers profils dans les universités guinéennes nous interpelle sur les vrais problèmes de notre Enseignement supérieur. Depuis l’indépendance, le Sénégal a été toujours une destination académique. Et les meilleurs cadres guinéens étaient formés dans les écoles et universités sénégalaises. Autrement dit, Dakar, capitale de l’Afrique occidentale française (AOF), était le vivier de l’élite académique. Il suffit juste de voir le Curriculum Vitae (CV) de certains cadres et dirigeants africains les plus en vue pour certifier notre excellence tant enviée. C’est en cela que cette migration massive à la « Serengeti » des enseignants sénégalais vers la Guinée, devient un cas d’école.
Pourtant, la plupart des formateurs nous disent que beaucoup d’enseignants sénégalais prêtent leurs services aux universités privées de la Guinée pour l’harmonisation des systèmes et le renforcement des savoirs. Comme pour tenter de justifier que les causes de cette transhumance ne se situent pas dans les offres salariales. « Elles sont multiples et profondes », souligne un Maitre de conférences (UGB) tout en déplorant la perte d’attractivité de notre système d’enseignement supérieur comme l’une des causes du travail au noir (kharmate). « Oui ! Un système peu attractif qui a fini par plonger des enseignants et d’innombrables stagiaires de carrière dans la frustration chronique », renchérit‐il.
Il est vrai que nos universités publiques ont, pour l’essentiel, perdu leur attractivité. Les enseignants ont l’impression de ne pas contribuer, comme ils l’auraient souhaité, au développement global de notre société. Les programmes qu’ils y enseignent n’ont pas souvent la pertinence adossée à la société sénégalaise en pleine mutation face aux avancées scientifiques et technologiques qui remodèlent le travail.
Le paludisme au banc des « accusés » !
Par exemple en Médecine, nous dit‐on, le paludisme a enregistré pendant longtemps le plus élevé taux de mortalité au Sénégal. Et paradoxalement, les étudiants n’ont jamais bénéficié d’une formation suffisante en matière de paludisme pendant sept (7) ans d’études. « Pis, aucun enseignant en Médecine n’a eu plus de dix (10) heures de cours dans cette maladie. Parce que le concours très sélectif de l’internat des hôpitaux, voie royale pour faire une carrière hospitalouniversitaire, est basé sur un programme majoritairement français. Un programme occidental qui ne s’intéresse pas trop au paludisme », se désole cet ancien doyen de la Faculté de Médecine de l’UCAD.
L’application jugée précipitée et incomprise de la réforme LMD (Licence, Master, Doctorat) est également un facteur de non‐attractivité de notre système d’enseignement supérieur. Selon de nombreux observateurs académiques, le système LDM a beaucoup contribué à frustrer les enseignants qui désertent les amphithéâtres du public au profit des universités privées.
En dehors de la Guinée, les universités du Nord (Égypte, Maroc, Algérie, Libye et Tunisie) deviennent de plus en plus une destination attractive pour les enseignants sénégalais. Un triste constat qui frustre cette autorité académique « Évidemment cet exil est frustrant ! Mais au finish, il y a de quoi déserter nos établissements universitaires. Vous savez, la réforme LMD a été inventée par les Canadiens. Et la base de cette réforme n’était autre qu’une pédagogie du petit groupe d’étudiants. Elle implique un suivi individualisé permettant de détecter les forces et faiblesses de chaque apprenant. Et les remédiations individuelles réduisent les risques d’échec. Malheureusement, la démesurée massification de nos universités rendent impossible une mise en oeuvre efficiente de la réforme LMD. Pour preuve, aux facultés de Droit et de Lettres, il y a près de 3000 étudiants en première année. Vous croyez que cela est normal ! », s’étrangle cette autorité académique.
Une chose est sure, la circulaire du ministre synonyme d’une demande d’explications risque d’être le début d’un long bras de fer juridique et « pédagogique » entre la tutelle et les enseignants.
Pape NDIAYE - Le Témoin






