CONTRIBUTION - La déclaration du Premier ministre Ousmane Sonko qualifiant le coup d'État en Guinée-Bissau de “combine” tranche avec l'accueil du président déchu Embaló par Diomaye Faye à Dakar. Cette dissonance diplomatique révèle-t-elle une stratégie calculée ou une cacophonie risquée ? Décryptage d'une prise de position qui bouscule les codes de la diplomatie ouest-africaine.

La rupture d'un tabou diplomatique

La sortie du Premier ministre Ousmane Sonko sur la Guinée- Bissau peut être située entre une audace diplomatique et un risque stratégique. Sa déclaration constitue une rupture avec les conventions diplomatiques traditionnelles. En affirmant publiquement à l'Assemblée nationale ce que beaucoup pensent tout bas - l'orchestration présidentielle du coup d'État -, M. Sonko brise le consensus tacite qui régit habituellement les relations interétatiques africaines.

Cette posture tranche radicalement avec l'accueil par le président Diomaye Faye d'Umaro Sissoco Embaló à Dakar, ce qui est susceptible de révéler une dichotomie au sein du pouvoir sénégalais : le chef de l'État maintient les apparences protocolaires pendant que son Premier ministre assume “le discours de vérité”.

Les avantages de cette démarche audacieuse

D’abord, Ousmane Sonko se positionne comme le porte-voix d'une opinion publique africaine de plus en plus allergique aux manipulations néo-autoritaires. En dénonçant cette “combine”, il incarne une nouvelle génération de dirigeants qui refusent la complicité silencieuse face aux dérives anti-démocratiques, même lorsqu'elles proviennent de chefs d'État en exercice.

Ensuite, cette franchise peut renforcer la crédibilité démocratique du Sénégal sur la scène régionale. Contrairement à la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest), que Sonko critique implicitement pour son alignement systématique sur les positions des chefs d'État, Dakar se distingue en portant “la vérité des peuples”. Cette posture résonne surtout auprès des forces démocratiques bissau-guinéennes, comme en témoigne l'appel de Sonko à la libération de Domingos Simões Pereira et à la proclamation des vrais résultats électoraux.

Enfin, le Premier ministre s'inscrit dans la logique néo-panafricaine qu'il a développée lors de sa visite au Burkina Faso en mai 2025. En dénonçant ouvertement les manipulations institutionnelles, il se positionne comme un leader régional alternatif, capable de dialoguer avec l'Alliance des États du Sahel (AES) tout en défendant les principes démocratiques - une synthèse rare dans le contexte actuel.

Les risques non négligeables de cette prise de position

D’abord, la contradiction apparente entre l'accueil d'Embaló par le président Diomaye Faye et la dénonciation par Ousmane Sonko crée une ambiguïté diplomatique qui peut être contre-productive. Cette dissonance peut être perçue comme un manque de cohérence gouvernementale, ce qui affaiblit la parole sénégalaise sur la scène internationale. Les manifestations de Bissau-guinéens devant la brigade de gendarmerie d'Ouakam, fustigeant l'accueil d'Embaló, illustrent cette confusion.

Ensuite, cette prise de position frontale pourrait compliquer la gestion sécuritaire de la frontière casamançaise. Si Embaló ou les putschistes conservent une influence en Guinée-Bissau, la dénonciation publique de Sonko pourrait compromettre les canaux de dialogue nécessaires pour contenir les risques de débordement des réseaux narcotrafiquants et des groupes armés.

Enfin, Ousmane Sonko s'expose aux accusations d'ingérence dans les affaires intérieures d'un État souverain. Bien que moralement justifiée, sa position pourrait être instrumentalisée par ceux qui dénoncent systématiquement toute critique africaine comme une forme de néocolonialisme déguisé.

Diomaye-Sonko : complémentarité calculée ou cacophonie diplomatique ?

L’hypothèse d’”une complémentarité calculée” entre Diomaye et Sonko n’est pas à exclure. Cela pourrait permettre au Sénégal à la fois de ménager la sensibilité de certains partenaires mais aussi d'affirmer sa souveraineté. Cette stratégie du “bon flic/mauvais flic” comporte toutefois des limites intrinsèques. D'une part, cette posture permet effectivement une flexibilité diplomatique : le président Faye maintient les relations officielles pendant que Sonko exprime les positions de principe. D'autre part, elle risque de brouiller la lisibilité de la politique étrangère sénégalaise, ce qui crée une incertitude préjudiciable à la crédibilité du pays.

La vraie question est de savoir si cette dichotomie est viable. Le député Guy Marius Sagna (très proche de Ousmane Sonko), qui appelle à “construire une autre Afrique souveraine, démocratique, juste et prospère”, s'inscrit dans la même logique que le Premier ministre. Cependant, pouvons-nous continuer à accueillir un président déchu alors que nous dénonçons “ses présumées manipulations” ? Cette tension finira par exiger une clarification.

Le pari de la sincérité diplomatique

La sortie de Ousmane Sonko constitue un pari audacieux : celui de substituer à la diplomatie euphémisée traditionnelle une franchise assumée, quitte à bousculer les convenances. Ce pari comporte des avantages indéniables en termes de crédibilité démocratique et de positionnement régional alternatif. Mais il expose également le Sénégal à des risques diplomatiques et sécuritaires réels. Le succès de cette stratégie dépendra de la capacité de Dakar à transformer cette audace verbale en leadership régional effectif, notamment en proposant des solutions pour sortir la Guinée-Bissau de l'impasse. Entre la réserve protocolaire du président Diomaye Faye et la franchise “provocatrice” de son chef du gouvernement, le Sénégal expérimente une nouvelle forme de diplomatie hybride. Si elle réussit, elle pourrait devenir un modèle de référence pour une nouvelle génération de dirigeants africains. Si elle échoue, elle aura simplement démontré les limites de l'improvisation diplomatique face à la complexité des crises régionales.

AMADOU MOCTAR ANN, Enseignant-chercheur à BEM et à Dakar Science Po, Chercheur à l'Ecole doctorale Sciences Juridiques, Politiques, Economiques et de Gestion à Université Cheikh Anta Diop